En janvier 1997, dix spéléos
français réalisaient la première expédition
de spéléologie au Chili, un pays que l'on croyait exempt
du moindre karst. C'est que les karsts sont bien cachés
sur la frange la plus orientale des îles de l'archipel de Patagonie,
au niveau de 50èmes Hurlants. En 27 jours de mer dans les canaux labyrinthiques,
sur un bateau de 16 m servant à la fois de mode de transport pour
la prospection et de camp de base au pied des karsts de marbre, les îles
Diego de Almagro et Madre de Dios sont atteintes, observées. Deux
massifs karstiques de la première île sont prospectés,
malgré des conditions météorologiques épouvantables.
Au bilan, quatre cavités explorées,
dont la perte de l'Avenir, magnifique cavité active qui traverse
un bloc de marbre enchâssé dans du grès, et une résurgence
en bord de mer plongée. Les karsts les plus austraux du monde sont
aussi parmi les plus beaux, avec des formes d'érosion et un écosystème
remarquables. January 1997 : ten french cavers
carried out the first caving expedition in Chili, a country which every
body believed free from karst until now. That's because the karsts are very well
hided, on the eastern part of the islands of Patagonia archipaelago, under
the Roaring 50th. Sailing the chanels during 27 days on
a 16 m long boat, which was the mode of transportation as well as the
base camp at the bottom of the karsts of marble, they reached and observed
the islands of Diego de Almagro and Madre de Dios. Two karstic areas of the first one were
prospected, in spite of dreadful weather and storm. Four caves were explored,
including the « perte de l'Avenir », a wonderful active cave
that run through the marble between sandstone rocks. a marine spring was
divedas well. The most southern karsts of the earth
are also among the most beautiful ones, with fantastic shapes of erosion
and unique ecosystem. Trois ans plus tard, avec Jean-François
Pernette, Jacques Sautereau et Michel Letrône, ils réussissent
à atteindre l'île Diego de Almagro à bord d'un bateau
de pêche et arpentent quelques heures durant un lapiaz de marbre
extraordinaire, montrant des cannelures et de formes d'érosion
exceptionnelles. « Messieurs, avait dit le Professeur
de son air le plus sérieux, là où nous allons, il
faut s'attendre à trouver les pires conditions météo
de la planète, les karsts les plus austraux. Ce sera de la vraie
géographie d'exploration avant même de faire de la spéléo.
Pour trouver pire, il faudrait chercher du côté de l'Antarctique.
» Le nom seul fait déjà rêver,
avec ses pics acérés, la proximité du cap Horn et
la pampa. Mais quand on précise archipel de Magellan, Cinquantièmes
Hurlants et, surtout, présence de calcaires inexplorés sur
des îles inaccessibles, à l'autre bout du monde, c'est une
autre paire de manche. Passons sur les détails, ennuyeux, des préparatifs
et des autorisations administratives, des surprises de dernières
minutes et de la valse-hésitation quant à l'embarcation
capable de nous emmener au bout du monde... Bref, le 4 janvier, nous embarquions à
Puerto Natales, dans la mer intérieure d'Ultima Esperanza, à
bord d'un bâtiment en bois de 16 mètres de long, portant
le nom prédestiné d'Explorador. Cela avait failli mal commencer, car la
météo locale annonçait une semaine de tempête,
décalant d'autant le départ. Quand on dit tempête
en Patagonie, ce n'est pas une blague à la Pagnol. Nous sommes
donc partis de nuit, quand le vent mollit, histoire de mettre les bouts
le lendemain sans que les autorités portuaires ne trouvent à
y redire. Le canyon se resserrait, une traversée
avec un pendule délicat et une tyrolienne de 4 m donna accès
à la rive droite. De l'autre côté, la vire étroite
finit par disparaître. L'équipe commenca à équiper
en paroi, mais il faudrait un temps énorme pour tout équiper
hors crue. Le lendemain 16 janvier ne s'annonça
pas très bien. Sous un vent diabolique, la cascade d'entrée
avait tendance à «remonter» ! Le bruit à l'intérieur du
gouffre était épouvantable : au bruit de la cascade s'ajoutait
celui des rafales de vent qui s'engouffraient à l'intérieur
comme dans la tuyère d'un réacteur. Le retour au camp fut morose : on ne peut
pas continuer à équiper ainsi en paroi, cela prend trop
de temps. Jacques n'a pu avancer que de 6 à 8 m. A ce rythme, on
n'y est encore dans 15 jours. Il faut aller droit au but, c'est-à-dire
dans l'eau avec les combinaisons néoprènes en espérant
qu'il n'y ait pas de crue... Après un parcours remontant d'une
vingtaine de mètres, ils tournèrent vers le nord, au niveau
d'une faille profonde, et bientôt ils durent installer des cordes
en main courante. Ils s'arrêtèrent finalement au-dessus d'un
puits estimé à 15 ou 20 m. Au fond, la rivière réapparaissait
en cascade. Le programme fut respecté dans les
règles de l'art. L'équipe cinéma en profita même
pour faire de la première dans les laminoirs après le lac
: l'ambiance était dantesque car l'eau se précipitait dans
des rampes inclinés à 45°, mais la roche était
glissante. Au même moment, l'autre équipe établissait
la jonction au niveau du cairn et reconnaissait l'aval du canyon. Nous
les retrouvâmes au puits de 17 m. Toute l'équipe rejoignit
la corde qui remonte le canyon aval dans le but de filmer la remontée
de Jérôme, mais à cet instant l'eau se mit à
ruisseler de partout : il pleuvait des cordes dehors ! Ce fut alors le
branle bas de combat. Jérôme remonta et déséquipa
le canyon tandis que les quatre derniers compères rangèrent
le matériel et remontèrent en courant pour éviter
toute vague de crue dans le canyon souterrain. Heureusement, il n'en fut
rien et nous ressortîmes de la perte de l'Avenir, 3 h 30 plus tard,
film, topo, photos, déséquipement terminés. Un peu
de peur n'est jamais inutile : cela permet de rester vivant plus longtemps
et de raconter ses aventures... Maintenant nous savons qu'il existe un
potentiel important de gouffres dans Diego de Almagro, mais le problème
principal demeure le danger des crues, notamment dans les puits et les
canyons souterrains étroits... Avant de partir vers l'île de Guarello,
cent kilomètres au nord, l'Explorador nous emmena dans le seno
Huemul, une profonde et longue entaille de mer juste derrière le
seno Abraham. Nous n'avions d'yeux que pour un massif extraordinaire,
qui s'étalait en escaliers de géant, de la mer jusqu'au
Pic de l'Avenir (800 m)... Encore un objectif de rêve pour une prochaine
expédition. Si l'île même de Guarello a
peu d'intérêt pour le spéléo, car les enclaves
de marbres dans les grès sont trop petites, quoique suffisantes
pour l'exploitation d'une carrière (discrète) à ciel
ouvert, nous avions depuis ce promontoire une vue remarquable sur les
îles Tarlton et Madre de Dios à quelques encablures de là,
propres à réjouir le coeur de tout spéléo
: des sortes de Pierre-Saint-Martin comme Martel la découvrit en
1908... avec des falaises de centaines de mètres creusées
de cannelures verticales et des porches qui bâillaient au bord de
la mer. Dès lors, une double certitude était
acquise. D'abord, que les karsts des Archipels étaient de vraies
« stars », d'autant plus brillantes qu'elles sont vierges de
toute exploration. Ensuite qu'il fallait disposer d'une logistique appropriée,
sur laquelle nous ne nous étendrons pas, car une expédition
est d'ores et déjà programmée et nous ne voudrions
pas qu'on nous la souffle sous le nez... Dans l'île de Guarello et l'ensemble
de l'archipel Madre de Dios, les calcaires n'ont pas été
transformés en marbres. Ici les fossiles et microfossiles sont
bien conservés dans la masse des calcaires, en particulier les
foraminifères de type fusilinidés, des crinoïdes, des
coraux, etc. Les couches calcaires ont plus de 500 m d'épaisseur
et sont fortement fracturées, permettant une pénétration
aisée des eaux de pluie dans la masse calcaire et la formation
d'une multitude de gouffres. Les îles de marbres et de calcaires
présentent au bord de la mer des trottoirs géants étagés
comme une série de marches entre 0 et 12 m d'altitude. Chaque marche
haute de 1 à 2 m correspond à une entaille de corrosion
marine et représente un stade de soulèvement de l'île,
après la fonte massive des glaciers quaternaires il y a 10 000
ans, fonte qui a allégé la montagne. Ce processus connu
en Scandinavie, est spectaculaire ici en raison des calcaires qui ont
l'avantage de présenter des encoches particulièrement visibles
en raison du caractère karstique de la roche (encoches de corrosion).
Ce taux de surrection des îles varie selon les lieux (plus important
à Diego de Almagro avec 10-12 m qu'à Guarello (6 à
7 m), ce qui signifierait que Diego de Almagro a connu des glaciers plus
gros, phénomène probable compte tenu de la position en latitude.) Dans les roches calcaires et les marbres,
le relief glaciaire est de type glacio-karstique, avec une combinaison
des actions mécaniques des glaciers (cirques, roches moutonnées,
dômes) et des actions de dissolution karstique. Les formes glacio-karstiques
sont typiques des karsts haut alpins... mais ici ils sont situés
en bord de mer. Ces karsts ont en plus une grande originalité car
ils présentent aussi, sur leurs bordures ou en îlots protégés
au fond des dépressions rocheuses, une forêt australe à
hêtres primitifs (nothofagus) qui ressemble aux forêts équatoriales
humides des hautes montagnes comme la forêt nuageuse moussue de
Nouvelle-Guinée entre 3 000 et 4 000 m d'altitude. Cette ressemblance
est réelle par sa physionomie, certaines espèces d'arbres
(fougères arborescentes, mousses et épiphytes), par son
humidité extrême, par la couverture nuageuse et les brouillards
presque permanents, par la température moyenne de l'année
qui est supérieure à 0°C. L'expédition Ultima Esperanza,
organisée par l'association Centre-Terre, Château Pasquet,
33760 Escoussans, a reçu le parrainage de la Fédération
Française de Spéléologie. L'équipe : Stéphanie Billoud
(envoyée spéciale de Grands Reportages), Jacques Durand,
Luc-Henri Fage, Jacques Féniès, Richard Maire (responsable
scientifique), Jean-François Pernette (chef d'expédition),
Michel Philips, Jacques Sautereau de Chaffe, Jérôme Tainguy,
Marc Tainturier. Remerciements : L'équipe remercie
chaleureusement ceux qui ont aidé cette expédition et notamment
l'Ambassade du Chili en France et les entreprises suivantes pour leurs
équipements : TSA, Carinthia, Tupperware, Camping Gaz, Thorlo,
Samas-Mellos, Mountains Hardware, La Spiro...
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en Patagonie Chilienne :
les karsts de l'extrême
Association Centre Terre - Château Pasquet, 33760 Escoussans,
Tél. 05 56 23 94 00, fax 05 56 23 64 32
Congrès International de Spéléologie, en Suisse,
août 1997.
les photos issues du diaporama.
Résumé
Abstract
Le reconnaissance de 1995
En
1992, Richard Maire apprend, à la lecture de l'article de Ceccioni
(1988) la présence de marbres et calcaires karstifiés dans
la frange occidentale des îles de l'archipel de Patagonie.
De
là naquit l'idée d'une véritable expédition
de reconnaissance et d'exploration, si toutefois des gouffres se présentaient
à nos cordes.
Une véritable expédition
Finalement,
c'est dix personnes qui partent, avec un budget... himalayen ! C'est cher
à louer, un bateau !
Durant
quatre jours, il fallut négocier avec les furies des cieux patagons,
partir tôt le matin, louvoyer dans des canaux labyrinthiques, et
s'abriter le plus tard possible dans des criques connues du seul capitaine,
qu'il appelait sans rire un « puerto ». Un bon puerto se doit
de disposer d'un couple de dauphins qui viennent saluer les arrivants
comme des animaux bien élevés. On comprenait, quand les
deux matelots tricotaient des amarres autour du bateau, posant jusqu'à
trois grappins à la suite et deux lourdes aussières attachées
à des hêtres antarctique du rivage, que les nuit risquaient
de ne pas être calmes.
L'équipage
ne dormait pas beaucoup, tandis que les dix membres de l'expédition,
inconscients des drames en préparation, roupillaient ferme sur
les bas flancs de cale. L'Explorador n'était pas seulement un mode
de transport, c'était aussi un camp de base flottant, soit une
surface de deux fois 30 m2, où il faut négocier chaque mouvement,
de personne comme de sac...
De
sauts de puce en escales, nous finîmes pour traverser le canal Nelson,
lequel reçoit de plein fouet la force d'un océan qui n'a
de pacifique que son nom. La proue de l'Explorador tapait durement dans
une houle croisée jusqu'à ce que nous pûmes nous faufiler
à nouveau le long de canaux étriqués. Enfin, dans
l'échancrure d'un fjord, de grosses masses blanches apparurent
à l'horizon, tels des glaciers suspendus.
Dans
un travelling de cinéma, l'Explorador glissait vers une Terre promise
dévorée d'envie par dix paires d'yeux, armés de jumelles,
appareils photo et caméra. C'était magnifique. Des masses
de marbres monolithes, creusées de cannelures et taraudées
d'un lapiaz prometteur, se dressaient, coincées entre des pans
de grès sombres. La mer, la frondaison des bosquets d'arbres rabougris
et tordus par le vent, les roches blanches, des pans de ciel bleu dans
les nuages qui filaient à tire d'aile : ce spectacle méritait
à lui seul le voyage de Patagonie.
Les glaciers de marbre
Dans
l'hystérie, on embarqua sur un petit canot de bois, très
« Tintin et l'île Noire » pour aller poser le pied sur
ce fameux lapiaz, puisque le temps était beau. Le capitaine, lui,
avait déjà compris qu'en cas de « malo tiempo »
la baie était intenable, car le vent dans les archipels se joue
de tous les obstacles, créant de redoutables rabattants, pouvant
faire riper n'importe quel bateau sur ses ancres. Conclusion, pour explorer
ce bout de karst, il fallait installer deux tentes à terre. Le
plus étonnant est qu'il se soit trouvé suffisamment d'inconscients
pour y camper (Marc, Jérôme, Jacques et Michel), le reste
de l'équipe devant se faire déposer le lendemain sur la
pointe sud de la péninsule et tenter de rallier le camp par les
crêtes.
Ce
programme fut respecté, mais le lendemain, évidemment, le
temps redevint normal, c'est à dire exécrable : rafales
à 100 km/h et pluies. La prospection et l'escalade de ces formes
de lapiaz incroyables n'en furent guère affectées, tellement
nous étions émerveillés du spectacle hallucinant
offert par dame Nature et les gouffres béants qui s'ouvraient sous
nos bottes (quelques P50 d'entrée...) mais de rejoindre le camp
il n'en fut plus question.
Nous
redescendîmes sur la pointe sud, avec un pincement au coeur : le
bateau allait-il revenir ? Car l'Explorador s'était abrité
à 20 km de là, dans une crique isolée, et le vent
qui soulevait les embruns jusqu'à 20 mètres de haut ne présageait
rien de bon.
Heureusement,
jouant à saute-mouton sur les vagues, il apparut dans la brume,
et un matelot, si prolixe à l'ordinaire, nous rapatria sans desserrer
les dents, en deux voyages « limites » dans un canot rendu minuscule
pour les vagues. Il restait l'autre partie des « fous français
» sous leurs tentes, mais le capitaine jugea la pêche au fond
de la baie trop risquée. Joints par radio, ils apprirent qu'ils
devaient résister encore une journée sous les tentes battues
par le vent et la pluie. Quand nous les récupérâmes
le lendemain, un grand sourire dépassant des gilets de sauvetage,
ils avaient des mots d'apocalypse pour raconter leur odyssée, mais
« ils avaient fait de la spéléo ». Oui, une perte
repérée à 500 m du rivage avait été
descendue le premier soir, alors qu'un petit pipi de 30 l/s y coulait
; deux, trois puits, arrêt vers &endash;50 sur fin de la corde.
Le lendemain 500 l/s se précipitaient dans cet enfer...
Désormais,
nous en savions assez pour comprendre qu'à moins, comme le suggéra
Marc, de poser un container à terre, le seul camp de base possible
était l'Explorador, et qu'il fallait trouver un pan de karst proche
d'un « buon puerto ». Le capitaine le dénicha de l'autre
côté de la pointe, dans le seno Abraham. Trois cents mètres
au-dessus de nous, un dôme de lapiaz scintillait de ses mille cannelures.
En une semaine s'écrivit alors la plus belle page de notre expédition
: l'exploration de la Perte de l'Avenir.
Le
12 Janvier, les deux toubibs et Richard prospectèrent le dôme
de lapiaz dominant notre mouillage. Nous avions repéré la
veille un superbe canyon, profond et étroit, qui semble traverser
le marbre. Pendant que les docteurs prospectaient quelques grottes et
gouffres, Richard découvrit une perte fabuleuse située vers
240 m d'altitude dans un cadre géomorphologique exceptionnel.
Les
dieux de la spéléo et de la karsto réunies étaient
avec nous ! On est en présence de deux lacs glaciaires étagés,
le plus haut et le plus vaste se déversant par deux cascades dans
un second, situé 50 m en contrebas (voir schéma).
A
l'extrémité du deuxième lac, le torrent se jette
directement dans un abîme de 50 m de profondeur juste au contact
des grès sombres imperméables et des marbres blancs zébrés
de cannelures géantes. Le jour de la découverte le débit
devait atteindre 2 m3/s. C'est incontestablement une des plus belles pertes
connues en milieu karstique. L'expédition avait enfin trouvé
« son » gouffre qui, à défaut de se révéler
très profond, était digne de respect, notamment à
cause des crues et des conditions d'accès. Ainsi, chaque jour,
il fallait deux heures de marche, d'abord dans la forêt moussue
magellanique, piégée de chausse-trapes, machette en main,
pour escalader ensuite une raide pente de grès, en s'arc-boutant
contre les rafales de vent, et franchir enfin le dôme de marbre
et son col où « les pierres volent » sous la violence
d'el viento.
L'exploration de la Perte de l'Avenir
L'exploration
de cette cavité s'avèra d'emblée sévère
et difficile. La perte d'entrée avec sa cascade était intimidante.
Le 13 janvier Richard équipa le puits : le temps était vilain,
mais il put descendre une partie du puits pour reconnaître les lieux.
Le lendemain 14 janvier, il termina l'équipement du puits et descendit
enfin le gouffre. A 5 m du fond, un pendule sur un palier large de 2 m
évita les terribles embruns de la cascade. Une main courante permit
de rejoindre finalement le lit du torrent au bout de 80 m sur la vire.
Une reconnaissance rapide le conduisit jusqu'à une trémie
de gros blocs qui barraient le canyon souterrain. Le trou semblait continuer.
L'ambiance était à la crue et Richard remonta en courant.
Le
lendemain, le système supposé fut attaqué par l'amont
comme par l'aval, mais les troupes étaient maigres en raison des
conditions difficiles et des plongées (voir plus bas) entreprises
dans une résurgence en bord de mer ! L'équipe
de la perte franchit la trémie. Derrière, le canyon souterrain
se poursuivait : largeur 4 m, hauteur 20 m, lit de galets avec toute la
rivière et surtout un fort courant d'air aspirant qui laissait
augurer une jonction avec l'autre côté de la montagne. Ils
butèrent sur des bassins profonds qu'ils ne purent franchir directement
en raison de la température de l'eau (5°C), mais l'escalade
de la paroi gauche permit d'équiper une vire sur 30 m.
Au
même moment, l'équipe aval, constituée uniquement
de Richard, s'attaquait au canyon aval. Un grondement assourdissant remontait
des entrailles de la terre. Avec 60 à 70 m de cordes, il équipa
au niveau d'un gros bloc coincé au sommet du canyon. La descente
fut technique car le canyon mesurait 2 à 3 m de large à
peine et la corde ne tombait pas directement au fond en raison de la forme
"méandreuse" des parois. A 50 m du départ, la lumière
du jour se réduisit, mais il aperçut le fond du canyon occupé
par le torrent impétueux. La corde était trop courte.
Le
temps pressait, il fallait absolument faire vite pour terminer l'exploration.
Le capitaine pouvait à tout moment décider de lever l'ancre
car le mouillage était moins sûr que prévu.
Dans
le canyon souterrain, après la trémie, le courant d'air
était d'une rare violence et nos lampes ne cessaient de s'éteindre.
Arrivés au niveau des bassins profonds, il se passa un phénomène
incroyable pour un spéléo : la feuille de mesures topo fut
arrachée du carnet par le vent souterrain ! Du jamais vu !
Le
17 janvier ou jamais, le trou devait se donner. Il ne faisait pas beau,
mais c'était la deuxième journée où il n'a
pratiquement pas plu. La cascade d'entrée était réduite
à un débit de 300 l/s. Michel et Jérôme habillés
de néoprènes franchirent sans problèmes les bassins
profonds car le niveau était descendu. Jean-François les
rejoignit pour faire des photos. L'eau arrivait à la poitrine et
il n'était pas nécessaire de nager. Néanmoins, le
lac dans lequel ils avançaient annonça un abaissement de
la voûte. Au-dessous, la rivière semblait se précipiter
dans un laminoir étroit, sombre et cascadant. Heureusement, une
galerie fossile démarrait à droite avec courant d'air, ce
qui était de bonne augure et les deux larrons pensèrent
pouvoir éviter ainsi les passages étroits et humides de
la rivière.
Pendant
ce temps, Richard touchait le fond du canyon avec une nouvelle corde.
Les dieux de la spéléo étaient encore là.
Le torrent impétueux des jours précédents s'était
transformé en un « sage » petit torrent de 200 l/s, tout
de même. Si une vague de crue arrivait, que faire ? Il se donna
20 à 30 minutes pour reconnaître l'amont. Les bassins et
petites cascades se succédèrent dans une ambiance incroyable.
L'eau était d'une pureté superbe et coulait dans une galerie
aux parois blanches, veinées de noir, large de 1,5 à 2 mètres
et haute de 20 mètres. Au bout d'une centaine de mètres,
une cascade plus importante, estimée à 7 mètres,
l'arrêta. La roche sombre était glissante : ce n'était
plus du marbre, on était dans un gros filon noir de lamprophyres.
Il laissa un cairn pour les autres et revint à son point de départ
pour une rapide reconnaissance de l'aval. Une cascade de 4 m est descendue
avec la corde, arrêt sur une seconde cascade de 5 m.
Le
soir, au bateau, l'équipe réunie décida de la suite.
Il nous restait une journée pour tenter la jonction, terminer la
topo, faire le film et les photos et déséquiper. Un programme
d'enfer en somme ! Mais cela nous plaisait bien. L'équipe de pointe
sera constituée par Michel et Jérôme : ils étaient
chargés d'équiper le puits, de faire la jonction avec le
cairn et de terminer la topo. La deuxième équipe était
composée de Luc-Henri, notre fameux cinéaste tout terrain,
de Jacques D. et de Richard : elle était chargée de filmer
à la descente et de faire des photos à la remontée,
tout en déséquipant.
Au
total, la perte de l'Avenir se présente comme une traversée
spéléologique très originale. Elle débute
par une perte de torrent à l'extrémité de deux lacs
glaciaires étagés, traverse un dôme de marbre blanc
par un canyon souterrain et ressort par un canyon en trait de scie ouvert
au plafond. En gros, cent mètres de dénivellation et 700
m de développement dans une ambiance alpine et un cadre souterrain
d'une grande esthétique. Cette cavité n'est donc pas longue,
mais les difficultés et dangers objectifs sont grands en raison
de la météo et de l'éloignement de tout centre habité.
C'est actuellement la plus grande cavité karstique explorée
au Chili et c'est surtout une des plus belles cavités du monde
à la fois par son cadre souterrain et extérieur. La traversée
complète doit mesurer &endash;130 m pour un kilomètre de
développement environ, mais l'essentiel a été fait.
Plongée
australe
Deux
plongées successives de Michel Philips ont permis d'explorer ce
qui est le premier et le seul siphon de Patagonie et du Chili. La résurgence,
qui draine un massif parallèle à la perte de l'Avenir, possède
une sortie double, la première au niveau de la mer, explorée
en apnée, et vite impénétrable, la seconde, en retrait,
est accessible par un porche latéral. Le débit est puissant,
l'eau glacée (5,3°C). On peut remonter la rivière sur
une trentaine de mètres jusqu'à un siphon. A gauche, une
galerie fossile étroite, couverte d'argile, a été
remontée sur une cinquantaine de mètres, arrêt sur
étroiture.
Le
siphon mesure 65 mètres, avec un point bas à &endash;20
m. Au-delà, Michel put remonter une magnifique galerie de marbre,
avec des marmites de géant d'un blanc immaculé, jusqu'à
un carrefour. Arrêt sur trémie avec des racines d'un côté
et, de l'autre, au pied d'une escalade délicate en combinaison
étanche de plongée !
Reconnaissance
sur Madre de Dios
C'est
que nous n'avions encore pas vu Guarello, la seule île habitée
des archipels, où, depuis une cinquantaine d'années, une
compagnie chilienne financée par les Américains, exploite
le calcaire comme adjuvant... de l'acier, un enjeu stratégique
de taille en Amérique latine.
Cependant,
nous ne pûmes débarquer, en raison des dangers que l'Explorador
aurait couru à s'approcher de ces côtes paradisiaques au
spéléo et redoutables pour les marins et il fallut même
négocier avec le capitaine, inquiet pour son embarcation, une reconnaissance
le long des côtes.
Un
patrimoine mondial
La
carte géologique montre que les terrains sédimentaires susceptibles
de contenir des calcaires, donc des cavités naturelles, se situent
dans la partie la plus externe des îles de Patagonie. Première
barrière montagneuse, (jusqu'à 1000 m d'altitude) les îles
les plus externes subissent l'influence des masses d'air pacifiques et
antarctiques, constituant un des lieux les plus humides de la planète
avec des précipitations annuelles de l'ordre de 8000 mm. A cela
s'ajoute un vent quasi constant, à dominante nord-ouest (moyenne
annuelle 70 km/h à Guarello). Ces vents sont canalisés dans
les fjords étroits (canales), prennent de la vitesse (effet venturi)
et produisent fréquemment des tourbillons dévastateurs sur
la mer.
Ces
roches très caractéristiques vues de loin font partie d'une
étroite et longue bande de roches sédimentaires limitée
à l'ouest par l'océan Pacifique et à l'est par des
roches granitiques. Cette bande sédimentaire très ancienne
(ère primaire, Carbonifère et Permien) contient des calcaires,
mais aussi des grès, des roches métamorphisés et
des roches volcano-sédimentaires. A l'époque la cordillère
des Andes était différente. Un climat tropical a permis
la formation de récifs coralliens allongés à l'origine
des affleurements calcaires actuels. Par la suite (60 MA) la chaîne
des Andes s'est plissée, écaillée et soulevée
en raison de l'enfoncement de la plaque océanique pacifique sous
la plaque continentale d'Amérique du Sud. Ces forces tectoniques
ont plissé les terrains sédimentaires et provoqués
dans certains cas une cuisson et une recristallisation des roches par
compression des terrains. C'est pour cette raison que les calcaires de
l'île Diego de Almagro sont en réalité des marbres
blancs à gros cristaux contenant des veines sombres (minéraux
divers) et des filons de roches magmatiques (lamprophyres).
Mais
la structure originelle des récifs coralliens a été
globalement conservée. On rencontre ainsi des masses dolomitisées
plus grises contenant donc beaucoup plus de carbonate de magnésium
alors que le calcaire est formé de carbonate de calcium. Cette
dolomitisation est un processus complexe qui se produit à l'origine
dans les récifs coralliens par pénétration de l'eau
de mer dans les récifs, transformant ainsi le carbonate de calcium
(CaCO3) des coraux en carbonate double de magnésium et de calcium
(Ca, Mg) (CO3)2. Cette roche dolomitique est moins favorable à
la dissolution et tend à se désagréger en donnant
des sables dolomitiques typiques.
Bilan
scientifique
Nous
savons désormais que le Chili présente des karsts remarquables,
riches en cavités profondes, dans les marbres et calcaires primaires
des archipels d'Ultima Esperanza. Par l'étude des eaux nous savons
que la vitesse de karstification est remarquable, la plus importante actuellement
mesurée dans le monde pour des karsts dénudés de
type alpin : le calcaire "fond" ainsi en surface à la vitesse de
6 cm/1000 ans (3 à 4 fois plus que dans les Alpes ou les Pyrénées).
Le seul endroit pouvant éventuellement rivaliser avec la Patagonie
sont les hautes montagnes calcaires de l'Irian-Jaya en Nouvelle Guinée,
à plus de 4500 m d'altitude.
Le
résultat le plus important de cette expédition est incontestablement
la découverte d'un monde pratiquement inconnu, avec les plus beaux
lapiaz du monde, qui font de cette région reculée un musée
de formes naturelles d'une grande esthétique. Il s'agit d'un patrimoine
naturel de niveau mondial en raison de sa beauté et de son caractère
exceptionnel. Il est difficile de dire s'il est possible de l'exploiter
sur le plan touristique, sans doute doit-il rester ainsi, en souhaitant
que les carrières (comme celle de Guarello) ne défigurent
pas un tel paysage. Si Madre de Dios présente les plus grandes
zones karstiques du Chili, Diego de Almagro avec ses marbres possède
les sculptures de dissolution les plus spectaculaires et les plus belles
actuellement connus dans le monde.
Bibliographie
Remerciements