En raison de sa difficulté d'accès, aucune reconnaissance archéologique n'avait jusqu'à présent été effectuée dans l'île Madre de Dios, but de l'expédition Ultima Patagonia 2000. Cette région fait partie du vaste territoire traditionnellement occupé par les nomades marins du centre des archipels de Patagonie, les Alakalufs qui, au début du siècle, parcouraient encore les archipels à bord de frêle canots d'écorce à la recherche de mammifères marins, des oiseaux de mer et des coquillages qui constituaient leur principale nourriture. Ce groupe de chasseurs-cueilleurs est aujourd'hui en voie d'extinction et seule subsiste une poignée d'individus pour la plupart regroupés dans le petit poste de Puerto Eden sur l'île Wellington. Nous avons eu l'occasion de les y rencontrer lors d'une brève escale.Avant notre visite, on pouvait se demander si l'archipel de Madre de Dios avait réellement été exploité par les Indiens en dépit de sa position marginale sur les bords du Pacifique et de conditions climatiques particulièrement difficiles.
Malgré la brièveté de l'expédition, des traces incontestables de présence indigène (deux sépultures et diverses traces d'habitation) ont été repérées, essentiellement dans les grottes.
La Cueva Ayayema et sa sépulture
La Cueva Ayayema (pos. GPS : 50° 21' 840 de latitude sud et 75° 20' 565 de longitude ouest) où l'on a découvert les premières traces des Indiens, se trouve sur la côte ouest du seno Eleuterio, dans une faille d'accès peu aisé située à 20 m au-dessus du niveau actuel de la mer. Nous l'avons ainsi nommée en référence à un personnage mythique alakaluf souvent lié à la mort.On accède à la grotte par une étroiture qui ouvre sur une très petite salle semi obscure d'où partent deux galeries. Le long de la paroi nord de la salle, coincée sous le plafond très bas on apercevait une mandibule humaine très forte et très concrétionnée et les restes du squelette d'un individu adulte en grande partie recouvert d'éboulis. En raison des mauvaises conditions de conservation (des infiltrations d'eau gouttaient notamment sur certains os) nous avons entrepris une rapide fouille de sauvetage destinée à sauvegarder les principales informations archéologiques de cette sépulture.
La disposition des éléments du squelette montre que le corps n'a pas été simplement déposé ici et recouvert d'éboulis mais qu'il a été l'objet d'un remaniement post-mortem, largement postérieur à la décomposition des chairs et des ligaments. L'ensemble des os était dispersé le long de la paroi et aucune connexion anatomique naturelle n'a pu être observée. La mandibule elle-même se trouvait à deux mètres du crâne qui avait glissé avec plusieurs os (sacrum, fémur, tibia ) dans un recoin très profond correspondant à la faille et obturé par le glissement en oblique de deux grosses dalles.
Il est probable que le corps avait été initialement déposé dans une petite niche située un peu en hauteur où a été retrouvée une phalange. Vu l'exiguïté de l'anfractuosité de la roche, il était alors sans doute en position traditionnelle repliée. Il aurait ensuite roulé au bas de la pente après décomposition et peut-être sous l'action d'animaux comme les oiseaux dont nous avons retrouvé de nombreuses traces dans la grotte. Enfin, dans une dernière étape, des éboulis sont venus recouvrir les ossements, apportés curieusement en deux étapes distinctes : tout d'abord les grandes dalles venues obturer le fond de la faille, puis des plaquettes plus petites recouvrant peu à peu le reste des ossements.
Une partie seulement des os a pu être collectée au cours du bref laps de temps dont nous disposions : essentiellement les os dispersés le long de la paroi directement sous les éboulis. Une fouille plus approfondie notamment de la petite couche de sédiment sous-jacente en bord de paroi et du fond de la faille, inaccessible manuellement, pourrait permettre de découvrir le reste des éléments du squelette manquants. Néanmoins le sauvetage effectué a permis d'ores et déjà de collecter les principaux éléments anthropologiques : le crâne, la mandibule et au moins un exemplaire de chacun des os long.
En l'absence d'éléments culturels permettant d'évaluer l'ancienneté de cette sépulture, des analyses C14 seront nécessaires afin d'en connaître la datation. La forte calcification de certains os et en particulier de la mandibule n'est pas nécessairement un signe de grande antiquité ; il peut s'agir d'un phénomène naturel accéléré par les conditions de dépôt dans une grotte calcaire humide. Par contre, on a retrouvé, au-dessus de la couche d'os, un dépôt stratifié d'os de poissons pilés présent un peu partout dans l'entrée de la grotte et qui pourrait correspondre à des rejets de digestion dus aux oiseaux. Ce dépôt, nécessairement postérieur à la sépulture, témoigne de l'enfouissement déjà ancien des ossements humains.
La carrière d'extraction d'argile
On a retrouvé plus loin, dans une zone totalement obscure de la galerie principale de la Cueva Ayayema, des marques d'extraction d'argile. Depuis l'entrée de la grotte, des traces de passage étaient du reste visibles sur le sol ainsi qu'une empreinte de patte de chien. La zone exploitée représentait un cercle d'environ 2m de diamètre correspondant à un petit dépôt sédimentaire naturel résultant sans doute de niveaux d'inondation. On distinguait nettement deux petites cuvettes d'où avait été extraite l'argile ; tout autour une quinzaine de boules façonnées avaient été abandonnées sur place. Il est exclu que les indigènes aient cherché à récolter ce matériau pour façonner des poteries car cette technique est restée inconnue ou en tous cas inutilisée par l'ensemble des Indiens canoeros (en canot) des archipels jusqu'à leur extinction. Il est possible par contre qu'il ait servi de liant dans la composition de pâtes colorantes, notamment de colorant rouge à base d'hématite, très largement utilisé par eux à des fins décoratives et peut-être fonctionnelle (manches de harpons, canots d'écorce, pagaies et éléments de sépultures).Le lien entre la sépulture et la carrière est très douteux. L'exploitation de l'argile semble plus récente que le dépôt des ossements comme en témoigne l'absence de tout dépôt sédimentaire (notamment de la couche de poissons) sur la zone argileuse. Si les hommes sont venus dans cette grotte tardivement pour chercher de l'argile, ils sont passé nécessairement à côté de la sépulture. N'auraient-ils pas alors participé, volontairement ou involontairement, au glissement des éboulis qui ont recouvert les ossements ?
La sépulture de la Cueva de la Cruz
La grotte a été ainsi nommée car une croix de bois visible de l'extérieur était plantée dans un petit muret de pierre bordant la sépulture. La croix (et peut-être l'accumulation de pierres) a été manifestement surajoutée récemment par des pêcheurs, les seuls à fréquenter occasionnellement la zone.La grotte est d'un accès plus ouvert et plus facile que la précédente ; elle se trouve à une douzaine de mètres au dessus du niveau de la mer, sur la côte sud-ouest du seno Soplador (pos. GPS : 50° 19' 958 de latitude sud et 75° 22' 893 de longitude ouest).
Les ossements se trouvaient à l'entrée de la grotte, en pleine lumière. Ils étaient regroupés en deux ossuaires distants d'environ un mètre disposés sur deux minuscules plates-formes en escalier, la plus basse surplombant directement le cône d'éboulis qui descend vers la mer et où avaient roulé quelques os.
Ces os représentent une sépulture collective contenant un minimum de quatre individus dont un adolescent. Ils étaient regroupés en deux tas très mélangés (peut-être même un mélange existait-il entre les deux groupes ce que devrait révéler l'étude anthropologique) ; aucune connexion naturelle n'était décelable et il s'agit encore une fois d'une sépulture résultant d'un remaniement post-décomposition, cette fois clairement intentionnel, qui témoigne pour la première fois de pratiques funéraires secondaires chez les Indiens canoeros.
Le relevé des ossements apparents (sans fouille sous-jacente) a été effectué en raison de la menace que représentait la visite récente dont témoignaient la croix et surtout la disparition de tous les crânes, sans doute prélevés comme curiosités. Ce rapide sauvetage nous a permis de constater que les os avaient bien été disposés ici conformément à des pratiques indigènes et qu'ils n'avaient été que peu remaniés par les pêcheurs. Le sédiment des deux zones de dépôt ainsi que quelques blocs rocheux étaient ocrés, pratique mortuaire presque universelle. On a également retrouvé dispersés dans les deux ossuaires des élément de parure : coquilles de patelles ou de fissurelles (nos "chapeaux chinois") polies, percées et ocrées, perles tubulaires taillées sur os d'oiseaux accompagnées de grandes moules ("cholgas" et "chorros"). Trois fragments de perches en bois étaient tombés dans la pente, devant la grotte, et de nombreux petits fragments de bois et d'écorce, présentant des traces de coloration, montraient qu'une légère structure de bois avait sans doute recouvert la sépulture (peut-être bousculée par les pêcheurs ?). Des pratiques funéraires similaires ont été occasionnellement signalées dans les archipels par des navigateurs ; notamment une mini-hutte recouvrant un corps fut observée par des navigateurs français au XVII°s. dans le détroit de Magellan.
Deux autres éléments au caractère rituel très fort marquaient cette sépulture : un foyer sur lequel reposait l'ossuaire amont, et des traces de peintures rupestres ocrées décorant le plafond de la grotte au-dessus des deux dépôts. Ces peintures (quelques lignes et des points), quoique très dégradées, sont pratiquement les premières traces de peintures pariétales découvertes chez les Indiens des archipels à l'exception de légères traces ocrées que nous avons eu l'occasion de découvrir dans un petit abri sous roche proche de Puerto Natales.
Il est difficile de connaître exactement l'âge de cette sépulture, sans doute quelques siècles seulement étant donné l'état de conservation des bois et des écorces. Mais une analyse C14 effectuée prochainement sur les charbons recueillis dans le foyer, devrait permettre de fixer plus précisément cette datation
Intérêt anthropologique
Ces découvertes sont d'un grand intérêt anthropologique pour la connaissance des Indiens des archipels en raison de la rareté des restes humains jusqu'alors découverts dans cette région. La plupart des collections existantes sont très fragmentaires et proviennent de pillages anciens et à l'origine incertaine. Pour la première fois sans doute on dispose d'une collection d'au moins cinq individus appartenant incontestablement au groupe des archipels. Des analyses ADN pourraient présenter un grand intérêt dans la recherche de l'origine de cette population maritime et de ses relations génétiques avec les autres Indiens d'Amérique, sujet souvent controversé. Elles pourraient également permettre de mieux comprendre le fonctionnement des pratiques funéraires des indigènes de la région de Madre de Dios, notamment en montrant d'éventuelles relations familiales entre les différents individus de la sépulture de la Cruz, et même entre ceux-ci et l'individu découvert dans la grotte d'Ayayema.En marge de ces découvertes principales, la présence des indigènes était également attestée jusqu'à une époque récente par quelques traces d'occupation telles que des accumulations de déchets alimentaires dans des abris sous roche du seno Azul, des restes d'armatures de huttes en branchages traditionnelles, traces des derniers Alakalufs à avoir fréquenté la zone et enfin une petite cabane en tôle et bois construite sur un îlot en face de la mine de Guarello par le dernier Alakaluf qui vivait ici dans les années 50/60, troquant sa pêche à la mine.
Bibliographie
- EMPERAIRE, J., 1955 - Les nomades de la mer, NRF, Gallimard, 281p.
- LEGOUPIL, D., 1998: "Aux confins de l'Amérique australe : les Indiens de Patagonie" Archéologia, oct 1998.