L'île Madre de Dios
Un patrimoine naturel unique au monde
Richard Maire et Jean-François Pernette Situés à l'extrémité du continent sud-américain, les archipels de la Patagonie chilienne comptent parmi les lieux les plus inhospitaliers et les plus sauvages de la planète. Dans l'île de Madre de Dios (province d'Ultima Esperanza), nous avons exploré les karsts (zones calcaires burinées par le ruissellement et l'infiltration des eaux de pluie) et les gouffres les plus austraux du globe (50-51° lat. S).
Des découvertes remarquables ont été faites en géomorphologie, géologie, spéléologie, environnement forestier et archéologie au sein d'un univers minéral et végétal aussi étrange qu'esthétique. Le monde souterrain, balayé par des crues incessantes, est parcouru par des rivières et des cascades écumantes très difficiles à explorer. C'est un véritable musée de formes naturelles qui a été révélé à la connaissance des scientifiques et du public, ce qui fait de cette terre reculée un des derniers patrimoines naturels de l'humanité.
La National Geographic Society, à qui pourtant rien n'échappe, a reconnu ne pas connaître cette île karstique d'exception battue en permanence par les tempêtes du Pacifique sud.
Les "glaciers de marbre"
Un musée minéral façonné par la pluie et le vent
Les roches karstiques, que leur blancheur fait ressembler à de véritables "glaciers de marbre", sont sculptées par les pluies diluviennes en cannelures géantes. Cette érosion crée également des formes résiduelles de dissolution profilées dans le sens du vent. En géomorphologie, ces formes en "fusée" constituent une nouveauté. Il s'agit de triangles de marbre fuselés pouvant atteindre 3 à 5 m de long et 10 à 80 cm de haut. Ils se sont formés en quelques millénaires par l'effet conjugué de la pluie et du vent. Les blocs de grès déposés par les anciens glaciers à la surface des marbres jouent le rôle d'écran protecteur. Le vent dominant de nord-ouest pousse la pluie à l'horizontale, et par dissolution chimique, l'eau de pluie creuse devant et sur les côtés. La partie arrière située à l'abri est conservée et forme progressivement des crêtes de marbres alignées dans le sens du vent.Les gouffres les plus remarquables des Andes
Les gouffres et rivières souterraines explorées sont les plus remarquables par leur dimension et leur esthétique de toute la cordillère des Andes. Au total, c'est 8 500 m de "premières" qui ont été réalisées dans des conditions parfois périlleuses à cause du danger des crues soudaines.La perte du Futur, profonde de 376 m, est la seconde des Andes en profondeur, mais elle présente une morphologie alpine et un volume beaucoup plus important que la Sima de Milpo (- 402 m) située au Pérou. Une autre cavité exceptionnelle, la Perte du Temps, est l'une des plus longues des Andes (plus de 2,6 km de développement pour 200 m de profondeur). Elle est caractérisée par l'enfouissement sous terre, au contact grès-calcaire, d'une rivière pouvant atteindre un débit de plusieurs m3/s. L'eau est canalisée dans un canyon souterrain spectaculaire, haut de 20 à 30 m et étroit de 1 m à la base. L'exploration, de haute technicité (mains courantes, pendules), a nécessité l'emploi de 400 à 500 m de cordes pour atteindre 120 m de profondeur.
La forêt primaire magellanique
Forêt moussue "hors sol" et bonzaï naturels
Cette forêt vierge, difficilement pénétrable, constitue un joyau naturel et une des rares forêts originelle de la planète. Il s'agit d'une forêt à hêtres primitifs de l'Antarctique (Nothofagus antarctica). Ces arbres imposants sont entièrement recouverts par d'épais amas de mousses. La foret croit directement sur la roche calcaire et sur un enchevêtrement de troncs morts recouverts de débris et d'humus pouvant dépasser plusieurs mètres d'épaisseur. On peut la définir comme une forêt hors sol car elle prend sa substance dans l'atmosphère confinée et humide des mousses qui dispense du gaz carbonique tandis que les racines vont chercher les éléments minéraux dans les fissures du marbre. D'autres forêts à Nothofagus poussent dans l'eau des marécages et des tourbières. Cette forêt hyperhumide, qui est proche de celle des hautes montagnes tropicales (Nouvelle-Guinée, Ruwenzori), abrite des colonies d'oiseaux comme les colibris ainsi que des arbrisseaux à fleurs délicates (fuchsias). Dans les endroits abrités, les arbres centenaires croulent sous le poids des mousses. Au contraire, dans les lieux exposés au vent du nord-ouest, les Nothofagus ont été miniaturisés par le vent. Ces bonzaï naturels prennent des morphologies remarquables : troncs rampants, croissance en tire bouchon, troncs usés en demi-lune au contact de la roche. Un phénomène encore jamais vu à aussi été observé : un tronc rampant épousant le creux d'une cannelure qu'il a lui-même creusé dans le calcaire par dissolution biochimique (respiration ou algues).
Les grottes archéologiques
C'est la première fois que des sites archéologiques alakalufs, notamment des sépultures, sont découverts dans des grottes karstiques au Chili. Ces faits démontrent que cette région, pourtant si hostile, a été fréquentée et habitée, du moins sur la côte, par les Indiens Alakalufs. L'étude de l'origine de cette population maritime des archipels de Patagonie est d'un grand intérêt anthropologique.
Sommaire | Photos | Patrimoine karstique | Hydrogéologique | Topographie | Plongée | Biologie | Archéologie | Médical | Conclusions | Annexes et remerciements