Avancement de l'expédition 2008

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MISE À JOUR 2 DU MERCREDI 16 JANVIER 2008


Quoi de plus motivant que la nouvelle qui nous arrive de Santiago : le gouvernement chilien vient de signer le décret de protection de Madre de Dios ! Dans la Tercera, un quotidien très populaire au Chili, l’information emplit toute une page. On peut y lire que ce classement est la reconnaissance de la valeur patrimoniale exceptionnelle de l’île, et que cette prise de conscience résulte des travaux que Centre Terre y conduit depuis des années, en collaboration avec les autorités gouvernementales d’une part, et les universités du Chili et de la Catolica de l’autre. On n’y oublie ni les peintures Alakaluf de la Grotte du Pacifique, où des fouilles franco-chiliennes seront conduites le mois prochain, ni les gouffres que nous avons découverts, ni les implications scientifiques de nos recherches. La possibilité d’une future demande d’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco – c’est en quelque sorte notre Graal – y est même envisagée noir sur blanc !

Ici, les quelques jours qui viennent de s’écouler ont permis à chacun de prendre contact avec les lieux et leur environnement si particulier. Il a fallu s’adapter au climat patagon, tester le matériel personnel et les appareillages, et se faire à la progression sur le terrain : il a déjà fallu procéder à quelques petites consultations avec le CCMM (Centre de Consultations Médicales Maritimes) qui assure le suivi de notre équipe pour la durée de l’expédition…


Dimanche 13 janvier

Une équipe est partie reconnaître quelques petits karsts situés au sud de la base sur l’île de Guarello. Elle emportait en particulier une des deux balises Astrium qu' EADS a mises à notre disposition. Ces boîtes compactes et légères émettent à intervalle régulier et réglable (par exemple, toutes les demi-heures) un signal relayé par satellite pour arriver en temps réel sur un de nos ordinateurs à la base : le trajet de l’équipe s’y affiche à l’écran sur un fond de carte, avec les coordonnées GPS des points relevés. Nous savons ainsi automatiquement et en permanence où se trouve l’équipe, et il lui est même possible de transmettre une alerte éventuelle. C’est évidemment un atout maître du point de vue de la sécurité, en particulier durant les raids qui nous conduiront pendant plusieurs jours très loin de Guarello.

L’équipe repère les secteurs calcaires intéressants, rejoint le sommet (modeste) de l’île, domine depuis le nord plusieurs lacs sans exutoire établis sur les grès et dont l’eau se perd sans doute dans les calcaires. Elle découvre aussi une jolie petite perte, ainsi que des traces de peinture au sol datant du début de l’exploitation minière : ces placages apparaissent maintenant en relief, car ils ont protégé le calcaire sous-jacent de la dissolution par l’eau. Il est ainsi facile de calculer que l’usure de la roche atteint ici 8 mm par siècle, record mondial ! Ces chiffres sont cohérents avec le bloc de grès de plusieurs tonnes que nous avons trouvé en 2006 perché à près de deux mètres de haut sur un pédoncule de calcaire, et qui résulte du même processus.

L’île “ fond ” en quelque sorte comme un morceau de sucre…

Lundi 14 janvier

Le bateau a été réparé et les sorties manquées d’avant-hier sont reprises. Un groupe est débarqué sur Tarlton, une île calcaire toute en longueur qui sépare Guarello du sud de Madre de Dios. Le lieu d’implantation de la station météo est défini, en bas d’un versant creusé de profondes cannelures. Pendant ce temps, les “ nouveaux ” vont reconnaître le sommet nord, admirant au passage le site des comètes de roche. Ces blocs insolubles posés sur certaines tables calcaires particulièrement ventées ont protégé de la dissolution la roche située derrière elles par rapport au vent dominant. Ils sont maintenant adossés chacun à une sorte de panache rocheux, parallèle aux autres, qui se fond progressivement dans le calcaire, sur une longueur d’un mètre environ. Ces ensembles particulièrement étonnants et esthétiques sont uniques sur la planète : ils n’ont été découverts à ce jour que sur les rares îles calcaires de l’archipel : Madre de Dios, Tarlton et Guarello, qui constituent “ notre domaine ”.


Sur l’autre rive du seno Azul, d’autres hommes ont été débarqués au sud de Madre de Dios et tentent de monter vers deux bandes de grès prises chacune en écharpe entre les calcaires. Ces situations géologiques particulières nous intéressent tout spécialement. En effet, des réseaux hydrographiques s’établissent sur les grès imperméables, puis les rivières ainsi alimentées se perdent sous terre, dès qu’elles atteignant les calcaires. Ces gouffres nous livrent un accès privilégié au monde souterrain, lorsqu’ils sont pénétrables.

Pour l’heure, il s’agit de quitter le rivage malgré une barre rocheuse qui nous repousse : il faut l’assurance bienvenue d’une cordelette de 5mm à double, qu’une main bien inspirée avait eu l’idée de glisser dans un sac. C’est peu orthodoxe, mais efficace… au moins psychologiquement ! On prend pied sur un lapiaz incliné, littéralement haché par d’innombrables fissures qui se recoupent en tous sens, rendant la progression parfois hasardeuse. On doit sauter pour les franchir, et quand la largeur des failles vous en dissuade, il faut contourner la difficulté au prix de détours parfois très longs, car ici la chute est évidemment interdite. Nous voici sur l’ensellement qui domine de cent mètres par des pentes très redressées une vaste cuvette herbeuse qui ferme à l’aval la première bande de grès. Il y a bien là un ruisseau (10 l/s) qui disparaît au contact du calcaire, mais l’entrée étroite donne sur une salle unique sans continuation pénétrable.


Mardi 15 janvier

On prend les mêmes et on échange les objectifs. Du côté des bandes de grès sur Madre de Dios qui ont été qu’entrevues hier, deux équipes déposées en deux endroits différents entreprennent une prospection plus systématique. Mais le terrain de l’équipe sud est loin d’être aisé, la pente du lapiaz se redressant au fur et à mesure de leur ascension.

2Sueurs froides. Il y a des passages que l’on franchit en évitant de penser qu’il faudra les redescendre… La roche corrodée présente des dentelures incroyablement découpées, elle est hérissée de picots qui déchirent les vêtements avec une facilité déconcertante.
Ils retrouvent l’équipe nord sur les grès ; la zone est finalement décevante : le drainage s’effectue via des marécages et non des ruisseaux établis, et il n’y a pas de point d’enfouissement localisable.
Aux jumelles, ils peuvent suivre l’ascension de l’équipe Tarlton, déposée plus au sud qu’hier, et qui a franchi un premier redan de 50 mètres à grand renfort de prises végétales, navigant au milieu des buissons qui s’accrochent à la paroi. Dans cet océan de verdure, on marche souvent sur les branches sans toucher le sol. Les voici par venus à un premier col battu par les vents, sur de grands replats calcaires dénudés transformés en miroirs par l’averse drue qui vient de cesser. Là encore s’étirent des comètes, et s’offre une vue extraordinaire sur les deux senos qui bordent Tarlton et les îles avoisinantes. La suite est constituée d’immenses rognons rocheux défendus par des parois raides, noyés dans une matrice forestière d’arbres et de buissons entremêlés. Leur cime dessine une surface lissée par les vents, formée de feuillages si serrés qu’ils semblent constituer une sorte de vaste paillasson bosselé quasi rigide.
De nouveau, on passe d’un îlot calcaire à l’autre en marchant sur cette canopée, à quelques mètres du sol, tâtant avec précaution la solidité des branches.

De temps à autre, un craquement sec ponctue au mieux une perte d’équilibre bien rattrapée, au pire une chute vers l’étage inférieur, où l’on atterrit en douceur, dans la pénombre, sur un trampoline de mousses gorgées d’eau !
Comparée à ce milieu imprévisible, la roche ferme est un bonheur, mais qui recèle quand même d’autres chausse-trappes.

Trois heures de cette progression délicate les conduisent au premier des sommets sud (560 m). Face à eux, un cran vertical de cent mètres de profondeur les sépare des aiguilles de Tarlton qui les toisent de cent cinquante mètres. Ces lances vigoureuses dressées vers le ciel, dominant des éboulis de gélifraction d’une grande raideur, semblent délicates à parcourir et d’un intérêt spéléologique limité, les puits étant probablement bouchés par les gélifracts. En redescendant, une dépression est repérée : trois gouffres proches s’y ouvrent, dépassant au son les vingt mètres, qui probablement se rejoignent plus bas pour créer un point d’enfouissement notable. Voici un futur objectif intéressant. On en note les coordonnées.
Au soir, ramasse générale des équipes au pied des versants et retour à la base par les senos Azul, Copihue et Eleuterio.




Mercredi 16 janvier

Voici la nouvelle du jour : le minéralier est annoncé pour 14 heures. Enfin notre conteneur arrive ! Débarqué de façon impromptue à Panama, il y a perdu un temps précieux qui a ruiné nos plans en lui faisant rater la rotation bimensuelle du minéralier qui devait le déposer à Guarello avant notre arrivée. Il a fallu tous les efforts de Marcelo, le responsable de Centre-Terre au Chili, pour accélérer au maximum les opérations de douane. Le conteneur a ainsi pu être présenté à temps à l’embarquement sur le minéralier suivant, dont le programme de navigation ne peut évidemment souffrir aucun retard.

À l’heure dite, une silhouette fantomatique surgit du rideau de pluie. C’est bien lui, qui manœuvre majestueusement dans le port avant d’accoster. Deux heures à peine plus tard, les tapis roulants déversent dans ses flancs les premiers blocs du chargement de 40.000 tonnes de calcaire dont il va s’emplir en deux jours.


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