MISE A JOUR DU 12 JANVIER

Enfin Guarello. Devant nous la petite anse, les baraquements aux couleurs déteintes, le quai où danse une barcasse. Au loin, s’estompant peu à peu dans la brume, sous un ciel bas où courent des nuages lourds, les versants surchargés de forêt magellanique des îles environnantes plongent dans les senos. Ces bras de mer contournés qui les séparent sont d’anciennes vallées noyées après la dernière glaciation. De temps à autre, une averse plus drue crible la mer, effaçant tout paysage. Nous sommes bien en Patagonie !
Trois jours de transferts éprouvants nous ont conduits jusqu'ici. Madrid, puis Santiago et l'été austral, pour une courte bouffée de chaleur avant de replonger dans une ambiance plus proche de l'hiver européen à peine quitté. Quelques reports de vol plus tard, nous sommes à Punta Arenas, face au détroit de Magellan, et, au-delà, à la ligne sombre de la Terre de Feu. Si aucun bagage avion ne manque à l'appel, nous savons déjà que le conteneur de vingt pieds qui transporte par mer tout notre matériel n'arrivera à Guarello que trois jours après nous : tels sont les aléas des transports maritimes intercontinentaux, et, dans l'attente, il nous faudra nous débrouiller sans les zodiacs, sans le matériel collectif, sans la plupart de nos affaires personnelles...
9 janvier
Au matin, nous sommes dans le car. La pampa patagonne défile, avec ses immensités mornes coupées de forêts piquetées d'une incroyable quantité d'arbres morts, aux squelettes blancs dressés vers le ciel. Vers midi, voici Puerto Natales et son quadrilatère de rues tirées au cordeau qui dévalent vers la mer.

Au port, un nain et un géant s'ignorent, cul à cul. Le géant, c'est un navire de croisière finlandais repeint de neuf, monstre d'acier avec ses cinq ponts, ses salles de restaurant aux serveurs en livrée blanche, et ses centaines de touristes qui « font » l'Amérique du sud sans jamais quitter la civilisation, bercés par les flonflons d'une musique insipide, sans laquelle l'homme dit moderne ne sait plus vivre. Le nain, c'est la Mama Dina, une coque de noix de la marine en bois quelque peu décrépite, mais dont l'équipage connaît les canaux de Patagonie comme sa poche.
17 places, pour les 21 passagers que nous sommes, et notre barda déjà imposant une fois les courses faites et la nourriture pour deux mois livrée au port.
La Mama Dina doit nous embarquer vers Madre de Dios. Deux jours de mer, 350 kilomètres à se faufiler dans les entrelacs des canaux, au plus loin possible de la houle nauséeuse du grand Pacifique.
Au hasard des ouvertures sur le large, celle-ci nous rattrapera quand même, conjuguant roulis et tangage au plus-que-parfait, pour le plus grand malheur des âmes sensibles : surtout, bien campé sur ses jambes, ne pas lâcher des yeux la ligne d'horizon, ni des mains les rares appuis à portée ...
Jeudi 10 janvier
7 heures. Nous avons appareillé dans la nuit et le temps est patagon. Des îles innombrables défilent dans la brume, grandes ou petites, altières ou à peine émergées, toutes vêtues du vert sombre de la forêt et du gris-brun des longues dalles brutes qui plongent dans la mer. Les sommets, bien que modestes, sont parfois chapeautés de la calotte blanche des névés ou de la tranche bleue des glaciers. Pendant les accalmies, on sort prendre l'air; les photographes font assaut de virtuosité pour cadrer les albatros à la voilure si fine et si longue, qui tournent au ras des vagues, impériaux, effleurant l'eau de la pointe de l'aile dans un panache de gouttelettes. La journée s'étire, on parle pour ne rien dire, on mange sans véritable faim. L'équipage refait de l'eau douce, selon un procédé original : avisant le signal d'un ciré rouge fermé autour d'une grosse branche, le bateau fonce sur la falaise, l'éperonne de l'étrave sans excès de précautions, dans un fracas de branches brisées. Une longue perche est tendue vers la cascatelle qui strie le versant. A son extrémité baille une demi-bouteille de plastique, dont le goulot est inséré dans un tuyau tiré depuis la cale !

Il pleut encore, la structure fuit et l'eau insidieuse lâche ses gouttes jusque sur les couchettes, au grand dam des duvets. Au soir, l'ancre est jetée au lieu-dit Puerto Bueno, un abri caché dans un semis d'îlots qui délimitent un rond d'eau calme. Le départ est prévu demain matin à 2 heures, mais le marin mal réveillé, au moment de lancer le moteur, se rendort pour 3 heures de rab. Le planning est par terre, mais, à tout prendre, sans doute valait-il mieux qu'il retombât dans les bras de Morphée la main sur le démarreur plutôt qu'un quart d'heure plus tard, à la barre... Ce matin, la mer s'anime : les dauphins cabriolent, une otarie curieuse pointe de temps à autre son museau effilé, certains aperçoivent même dans le lointain le panache de vapeur d'une baleine franche. Voici enfin la traversée du large canal Conception, où nous attend un dernier coup de chien.On double l'île Duc d'York, embouque l'estrecho Oeste, puis contourne Guarello par l'est et le nord jusqu'à la base minière. Enfin la terre ferme, il est 14 heures ce vendredi !

Nous retrouvons nos marques, les visages souriants que certains d'entre nous ont côtoyé il y a deux ans, la bodega, vaste hangar mis à notre disposition pour abriter le matériel collectif sitôt le bateau déchargé. On longe les coursives de la base aux vitres ruisselantes, où l'on circule bien à l'abri des éléments, pour nous poser dans nos chambres de quatre personnes. Le soir, accueil officiel, apéritif et discours de bienvenue, dîner. Même le grand patron de la CAP, la Compagnie des Aciers du Pacifique, a tenu à être là. Elle exploite, par l’intermédiaire de sa filiale IMOCAP, la carrière de calcaire de Guarello et nous accueille dans ses locaux pour deux mois.
Samedi 12 janvier
Tout le monde est impatient d'en découdre, mais il faut se limiter aux objectifs accessibles sans les zodiacs ni le matériel d'exploration. Deux équipes se forment. L'une ira reconnaître le contact grès-calcaire, au-dessus de la grotte du Pacifique, tout au sud de Madre de Dios, face au seno Azul et à l'île Tarlton. L'autre sera déposée sur cette dernière pour préciser l'emplacement d'une station météo automatique que nos scientifiques veulent laisser ici pour deux ans. Mais la poisse s'en mêle : le bateau de la base, qui peut seul nous embarquer, explose une durite puis endommage sa timonerie dès le départ. Retour au port, et, faute de mieux, reconnaissance sur Guarello depuis la base, pour se colleter un peu avec la forêt et tester les équipements personnels.
