MISE À JOUR 4 DU MERCREDI 24 JANVIER 2008

Goutte d'eau exceptionnelle dans la grotte de la moraine
Lundi 21 à mercredi 23 : la Baleine se venge.
Il fait encore un temps à ne pas mettre un spéléo dehors. Il a plu toute la nuit, une pluie drue, persistante, désespérante. Mais la reconnaissance terrestre vers la grotte de la Baleine, déjà repoussée, doit être lancée : il s'agit d'assurer la sécurité des raids vers la grotte par le Pacifique. En effet, une des tempètes coutumières par ici peut se déclencher pendant qu'une équipe y travaille, interdisant son retour pendant une semaine...ou un mois : il faudra bien qu'elle rentre par terre selon un parcours à baliser. Une équipe (Richard, Joël, Serge, Jean-Marc Jean-Phi, Jo ) part donc ce matin sous la pluie drue avec quatre jours de vivres et du matériel, car l'arrivée sur le Pacifique se fera à la corde, en dévalant 200 m de pentes subverticales couvertes de forêt. Les 2/3 du parcours ont été reconnus en 2006 par Richard et Serge, dont les souvenirs sont flous. S'ensuit une erreur d'itinéraire qui nous entraîne l'après-midi dans des pentes couvertes de forêt sur calcaire, très accidentées, où nous perdons beaucoup de temps.
Le sol est constitué des racines entremêlées des arbres qui ont colonisé le calcaire. Elles sont recouvertes par des mousses spongieuses sur plusieurs dizaines de centimères d'épaisseur et par des buissons serrés. Cet ensemble cache le lapiaz sous-jacent, creusé de trous et de failles : combien de fois surplombons-nous le vide sans le savoir ? On avance sur ce sol spongieux, que nous appelons la "moquette", par une suite d'équilibres précaires, sans vue possible au loin, avec pour seuls guides une photo aérienne et une boussole. À 16H30 nous atteignons enfin les grès couverts de prairies et de marécages. Une rivière, issue d'une résurgence proche, y coule en méandres, puis s'encaisse vers un grand lac au bord duquel nous devons établir le premier camp.

Voici encore la forêt moussue, mais établie cette fois sur les grès : elle est plus praticable et nous arrivons bientôt en vue du lac. Alimenté par de grosses cascades, mais ceinturé de hauteurs, il n'a pas d'émissaire aérien : un réseau souterrain le soutire. Il est 19 heures, il reste trois heures de jour. De nouveau le sol s'accidente et les dernières pentes plongent vers le lac. Jean-Marc, qui marche devant, se heurte à un effondrement qui barre le passage. Serge part le contourner par le bas, à mi-corps dans les buissons denses. Soudain nous parvient un raclement sourd : la végétation se referme, Serge a disparu ! Presqu'immédiatement monte le buit du choc d'un bloc de roche au fond d'un puits. Serge se retrouve coincé, après une chute de six mètres entre une paroi rocheuse et le bloc d'un demi mètre-cube qui a basculé sous son pied, l'entraînant vers les profondeurs. Il lui a labouré la jambe et poinçonné le haut de la cuisse, entaillant le muscle sur 5 cm de long et 2 cm de profondeur. Le choc au sol lui a encore foulé la cheville, et une cascatelle lui tombe sur la tête. Mais il ne sent rien de tout celà : ce qui lui arrache un rugissement de fauve, c'est la douleur fulgurante qui foudroie son bras droit lorsqu'il laisse tomber son sac au sol. Il a sans doute l'humérus fracturé. Jean-Phi se penche sur le trou, avise une fissure qu'il désescalade et qui le conduit auprès du blessé. Serge répond aux questions, n'a pas perdu connaissance, est debout sur ses jambes : le pire est évité. Une corde est jetée, le blessé est extrait de sa prison, mais il est trempé, blême, choqué, tremblant. Un faux mouvement lui arrache un autre grondement de douleur.
Impossible de continuer : exit la Baleine !
Sur place, nous montons une tente; il s'y protège, on le déshabille et le réchauffe. Par satellite, on avertit la base de Guarello. Faute de mieux, il faut traiter la douleur au Doliprane. La nuit est supportable, mais, au matin, catastrophe : Serge ne peut pas poser le pied par terre... Une journée au chaud sous la tente le requinque un peu, tandis que Richard Jean-Phi et Jean-Marc aménagent la piste de repli où l'on tentera de le faire marcher demain, avec un antalgique plus puissant : sinon, ce sera la civière et quatre jours de galère ! Ils reviennent le soir avec Buldo et Al qui sont montés de la base avec une pharmacie adaptée. La soirée se passe en soins divers, donnés selon les préconisations du CCMM de Toulouse.
C'est presque inespéré : l'anti-douleur administré ressuscite quasiment le blessé ! On envisage maintenant la suite avec optimisme. De fait, Serge va marcher mercredi toute la journée sans gros problème, bien entouré, le bras droit immobilisé sur la poitrine, malgré la pluie encore omniprésente. Au soir, tout le monde est au camp de base, y compris l'équipe de soutien qui avait monté un camp de repli à mi-chemin, avec une civière en attente, à la Perte du Temps. Le verdict de la radiographie tombe : l'acromion est bien cassé, avec une esquille visible. Trois semaines d'arrêt pour notre photographe !
Malgré ces évènements qui ont mobilisé beaucoup de monde, d'autres activités ont été conduites :
Lundi 21 janvier
L'équipe Détente, toujours empêchée par la crue, redescend au camp de base. Elle est relayée en fin de journée par Denis, Stéphane et Franck. Le camp du Roberto s'apparente à Verdun et à ses fondrières. il pleut toujours, descendre dans la Détente est trop risqué, l'équipe se rabat sur des cavités voisines qui n'avaient pas été vues à fond (la Gâchette et le Barillet, le pozzo de Los Tres), en finissent l'exploration et les topographient. Ils sont mis en réserve pour l'opération de secours le 21 au soir, alors que la Détente redevenait jouable ! Finalement, vu la tournure favorable des événements à la Baleine et la pluie continue qui relance la crue, ils décrochent le mardi soir.
Mercredi 23 janvier

Denis, Franck et Tigrou partent reconnaître un nouvel accès à la grotte découverte près de la perte des 3 lacs sur Guarello, baptisée grotte du Masque. Il se fait depuis l'est de l'île via le seno Contreras, par une petite baie adorable sertie dans la forêt, qui aurait presque un air caraïbe : ce sera "l'anse des Pirates". Le nouvel accès, simple et rapide (2 heures), est adopté pour la suite. Tigrou fête ça par un bain frappé dans les lacs. Stéphane et Luc, de leur côté, étalonnent dans la baie des Pirates le sondeur prévu pour les mesures bathymétriques à venir.
Jeudi 24 janvier
Miracle : il fait beau pour la première fois depuis notre arrivée ! Derrière les écharpes de brouillard qui finissent de s'évaporer, c'est un autre pays qui apparaît, lumineux, coloré, splendide. Fourmilière dans la Bodéga : malgré les équipements qui ruissellent encore, des équipes partent tous azimuts...
Stephane M et Denis vont à la Grotte du Finistère, découverte en 2006, pour la dernière escalade arrosée restant à faire dans le réseau actif. Aujourd'hui elle est quasi sèche; ils montent vingt-trois mètres d'artif en deux ressauts et se heurtent à une étroiture impénétrable.
L'autre Stéphane embauche Jo comme pilote et part réaliser la bathymétrie des senos Soplador et Copihue. Six heures et deux mille neuf cent six points de mesure plus tard, il semble se confirmer (les résultats ne sont pas encore dépouillés) que le seno Soplador était autrefois un lac post-glaciaire perché au-dessus du niveau de la mer.

Au moment de finir ce compte-rendu, le zodiac de l'équipe partie à la grotte du Masque apparaît dans la gloire du soleil couchant. À les entendre crier au loin, Marta, Tigrou, Franck et Jean-François sont heureux.

Effectivement, ils ont fait 800 mètres de première, ont atteint une rivière de 150 litres/seconde qui part vers la résurgence de la grotte de la Moraine, mais qui s'arrête malheureusement sur siphon.

Il y a de belles galeries fossiles et des concrétions que nos scientifiques pourront étudier.
Au vu des amorces de galerie qu'ils ont dû laisser faute de temps, il y a du grain à moudre pour l'équipe qui va repartir au Masque demain pour deux jours...
