Mise à jour 11 du 26 février

Jean-Marc devant un champignon minéral à côté du camp de la Détente
Du jamais vu : presque 20 jours de pluies continuelles ; rares sont les éclaircies, et encore c’est le vent qui prend la relève… Madre de Dios se montre sous sa face sombre. Nous avons des projets pour remplir largement ce qui reste de jours jusqu’à la fin de l’expédition… mais ces derniers vont fondre comme peau de chagrin sous les coups de la météo. Il aurait fallu continuer la Perte de la Détente, arrêtée à la fin 2006 vers les –300 m sur risques de crues. Il faudrait explorer la Bande de Grès, et descendre quelques entrées repérées. Nous devons impérativement retourner à la grotte du Pacifique, pour continuer les observations sur les peintures. Richard ronchonne en parlant de son programme scientifique qui a du plomb dans l’aile. Et Luc rêve de toutes sortes de séquences ici et là pour finaliser le tournage du film. Mais voilà, en Patagonie c’est la météo qui règle le jeu.
Il reste un objectif majeur que nous allons réussir… retourner à la Grotte de la Baleine, pour continuer les observations scientifiques, et lancer une équipe vers la plage de la Baleine, où se situe l’abri aménagé en os de baleine… Le 21 février, il pleut à verse. On aimerait bien connaître les chiffres du pluviomètre installé par Stéphane et Laurent rien que pour cette journée. Les paris sont ouverts, mais un chiffre de 20 cm de précipitation en 24 h ne serait pas surprenant.
Le 22 février,
grande réunion. La météo est mauvaise pour un accès maritime vers la Baleine, ce sera donc « la revanche des piétons », selon le mot de Richard. Deux équipes en une se mettent en route sous un temps de chien, avec des rafales de 100 à 120 km/h au col du Bélier… D’un côté les « trentas », Franck, Stéphane et Laurent qui vont se consacrer à la plage. De l’autre les « quinquas », Richard, Marc et Luc-Henri pour la grotte de la Baleine, avec l’espoir de basculer ensuite vers la plage si le temps le permet. Arrivés au camp du lac, deux surprises : la bonne, c’est que les tentes montées il y a un mois sont intactes. Merci The North Face ! la mauvaise, c’est que les rivières qui se jettent dans le lac sont en crue, formant des barrages naturels qu’il faudra contourner dans la forêt en pente raide, et que le niveau du lac est tel qu’il faudra souvent mettre le pied dans l’eau et réaliser des escalades délicates.
Les « plagistes » continuent sur leur lancée. Un appel radio nous apprend qu’ils n’ont mis qu’une heure trente pour longer le lac, et qu’ils vont dormir dans la grotte de l’Albatros, au-dessus de la baie de la Baleine.
23 février,
les « Baleine » ont dormi sous la tente, et ne partent que le lendemain. Dans la nuit, le lac a encore monté, et c’est trois heures d’effort pour franchir ce lac, long d’à peine un kilomètre, avec de nombreux détours par la forêt, qui recouvre parfois des dolines et des failles. Ambiance Papouasie… Pendant ce temps, les « plagistes » attirés, sans doute, par ce sable blanc, ont ouvert un passage aérien dans une pente raide de calcaire couvert de végétations rabougries dont le seul mérite est de limiter les chutes…

Laurent et Stéphane au-dessus de la plage de la Baleine
À 13 heures, les voici sur la plage : pas besoin de crème solaire… Ils sont trempés, explorent et topographient une grande cavité de 20 x 30 m sur 500 m de développement, baptisée « Grotte 10h10 », rapport à l’étrange démarche de Stéphane, dont l’entrejambe fortement irrité par ces marches forcées sous la pluie, est très douloureux… Le soir, ils installent leur bivouac sous le porche même de la grotte avec les vestiges d’habitat, et ils entreprennent une observation détaillée des lieux : étrange découverte, des os humains traînent ici et là sur le sable, et dans la cavité un crâne renversé est scellé par la calcite ! Voici une nouvelle grotte sépulcrale !
Comme les quinquas ont gardé le seul téléphone satellite, nous nous astreignons par sécurité à de fréquentes vacations radio. La pluie qui tombe à verse inquiète Richard, qui nous convainc de ne pas tenter une descente vers la grotte de la Baleine avec de gros sacs, et nous bivouaquons tant bien que mal dans l’abri de l’Albatros, sans voir à plus de 100 m pour cause de brouillard.

Découverte d'un crâne humain
24 février,
le temps est plus calme, le brouillard est toujours là, une petite pluie fine arrose tout, mais la descente avec des sacs allégés ne pose pas de problème particulier vers le porche de la Baleine. Un moment d’émotion pour Marc, qui apprécie à sa valeur cette approche aérienne au sommet du porche magistral. A 14 heures, un feu ronfle dans la grotte : à force de persévérance, Luc arrive à faire brûler les branches mortes des arbustes qui composent la petite forêt à l’entrée de la Baleine, quoique leurs écorces soient gorgées d’eau. En une demi-heure, nous voici enfin secs, une demi-heure plus tard nous dégustons un plat chaud, car nous avons récupéré le bidon de nourriture laissé par Richard lors du dernier accès maritime dans la grotte… Rassasiés et dispos, nous nous mettons au travail : Marc et Richard font la topo de la circonférence de la salle, en pointant autant que possible les ossements, tandis que Luc inventorie chaque ossement de baleine en le photographiant sous plusieurs angles, et en les mesurant au mètre à ruban.
Vers 22 heures, nous nous retrouvons tous les six dans la grotte de l’Albatros, les « plagistes » qui ont de leur côté fait un relevé très précis du site archéologique, et photographié les os humains, sont arrivés vers 20 heures après avoir bataillé durant trois heures dans la remontée de la plage. Ils ont fait de gros travaux d’aménagement pour créer une plateforme confortable. Mais l’abri largement ouvert laisse passer des nappes de brouillards…

Stéphane pendant une scéance topo
25 février,
surprise, il ne pleut pas. De courts rayons de soleil éclairent les pans de montagne. Pour Laurent et Marc, qui n’avaient encore rien vu à cause du brouillard, c’est la révélation. Un site magnifique et sauvage, dont l’accès est chèrement payé. Nous décidons de rentrer à Guarello, en profitant de ce répit de la météo. Le ciel va rapidement devenir gris cendre, mais on espère que le niveau du lac aura baissé. Erreur fatale, il a encore monté d’un mètre et demi ! Cela se termine en opération commando, de l’eau parfois jusqu’à la taille, les pieds cherchant le sommet d’un bloc, à chercher son passage au pied de la forêt, agrippés aux branches qui cassent sournoisement… Dans un passage d’escalade, une prise lâche et Luc s’en tire avec un bain forcé dans le lac. On est épuisés par les efforts de ce trajet mémorable…
Au camp du Lac, nous nous jetons sur la nourriture. Tout doit disparaître ! Une bactance du feu de dieu… Il faut plier le camp, rajouter sur les sacs déjà lourds, tentes et impedimenta et reprendre le chemin de Guarello… 20 heures pile, nous voici au port, après 9 heures de marche. Ramon, le très sympathique serveur de la cantine, nous exhorte de venir manger tel que, on se lavera après… et franchement, c’est juste le bonheur de manger assis et au sec, tandis que dehors, la pluie a recommencé…
À Guarello, les copains ne sont pas en reste, les prospections côtières en canots continuent, malgré la pluie, la crue laisse apparaître des résurgences sous la mer, au sud de Guarello un ancien campement (récent) de Kawésqar est repéré… Sur la Bande de Grès, qui serait en fait du volcanique selon les géologues, quelques puits sans suite sont descendus. Ce sera un secteur à continuer pour une prochaine expédition. Les Chiliens vont prospecter et escalader un massif de calcaire perdu dans le canal Ouest, entre Madre de Dios et Duke d’York.
Quant à la Détente, et à sa continuation qui nous faisait espérer un nouveau record de profondeur du Chili, une équipe est partie pour déséquiper la cavité et rapatrier le camp… On imagine sans peine le débit dans les profondeurs de la cavité, dangereuse en crue…Cela restera un objectif n° 1 pour les premiers jours de beau temps de la prochaine expédition !

Gustavo et Gerd au déséquipement du Gouffre de la Détente
Et aujourd’hui 26 février,
une météo exécrable est revenue, vent, bourrasques, trombes d’eau. Tous les camps d’altitude sont déséquipés, on commence à sécher le matériel pour remplir le container le 28 février. Tout le monde planche sur les rapports, les dernières topos, les études scientifiques, la numérotation des échantillons… Restera-t-il un jour de beau pour refaire quelques sorties à l’improviste ? Nul ne se risque au moindre pronostic…