Ultima Patagonia 2017

Le compte à rebours a commencé

Publié le 01-01-2017

Bonjour à tous,

Après bien des doutes sur la date de départ du minéralier devant convoyer nos deux conteneurs vers l'île de Guarello et son exploitation minière, nous y sommes enfin! Le navire "Ultra Tronador", une grosse unité de 177 mètres de long, a quitté hier le port de Concepción / San Vicente, sous le soleil de l'été austral.

Géolocalisation de L'Ultra Tronador en route vers Guarello
Géolocalisation de L'Ultra Tronador en route vers Guarello
L'Ultra Tronador ce 28 décembre lors du chargement

Le beau temps et la chaleur attendent aussi l'équipe de la pré expédition à son arrivée à Santiago, mais elle les perdra aussitôt en volant le jour même vers le Grand Sud!

Mercredi, Marcelo était à Concepción afin de suivre de près le chargement de nos équipements, et préparer notre débarquement à Guarello aux alentours du 11 janvier. Quatre embarcations vont nous y transporter depuis Puerto Natales, situé trois cents kilomètres plus au sud. Dans ce port, 23 des structures bois de la base scientifiques ont été refaites en raison des défauts d'assemblage qui y ont été constatés, Ce n'est pas une fois sur le terrain qu'il faudra consacrer du temps à régler ces points essentiels...

Quatre unités relâchant en même temps dans le petit port de Guarello, avant de repartir pour le Barros Luco, voilà un évènement qui sera remarqué ! Il demande un peu d'organisation et de coordination avec nos amis d'IMOPAC, l'entreprise qui exploite la mine de Guarello. Là-bas, nos conteneurs nous attendront à quai. Après reconditionnement, viendra l'ultime étape : toujours en bateau, nous quitterons l'abri des canaux de Patagonie pour nous diriger vers les eaux libres et capricieuses de l'océan - en espérant sa clémence pour cette dernière traversée. Si Neptune le veut, nous rejoindrons enfin le débouché ouest du fjord Barros Luco sur le Pacifique. Ce sera la clef de l'accès à notre futur camp de base, le sésame de nos deux mois d'activité sur les terres inconnues qui constituent le nord de l'île Madre de Dios.

Le problème du fret maritime étant quasiment réglé, reste celui du fret aérien, parti de Toulouse Blagnac la veille de Noël : près de 6m3 de matériel spécifique pour le tournage du film et notre communication satellitaire. C'est cette dernière, une station fournie par Marlink "Connect smarter. Anywhere" qui permettra à l'équipe de rester connectée pour toute la durée de l'expédition - du moins à partir de la mise en place effective de tout le "hardware", antenne comprise, sur le camp de base vers la mi-janvier. Ce matériel devrait arriver à Punta Arenas, le port du détroit de Magellan, le 8 janvier.

Pour l'équipe de la pré-expédition, qui prendra son envol le 3 janvier, le compte à rebours est commencé et la phase de bouclage des sacs bien avancée...

Le 4 janvier, l'arrivée à Santiago se fera dans la matinée. Tout démarrera très fort. À 13 h 30, Natalia, Marcelo et Bernard seront reçus à déjeuner par Mme l'Ambassadrice de France, Caroline Dumas, avant de rejoindre à 15 h le Ministère des Biens Nationaux pour une entrevue avec Mme la Ministre Nivia Palma. Pour les membres de la pré expédition, ce sera ensuite plusieurs jours intenses à Punta Arenas où, après une courte visite de courtoisie le 5 janvier au Secrétaire Ministériel de Biens à Magallanes, M. Víctor Igor, et à son équipe, il faudra réaliser dans les temps tous les achats de vivres et de matériel encore manquant. Tout doit être prévu, pointé, approvisionné, car les oublis seront ensuite irrattrapables...

Alors la pression monte! L'attention de tous les partants se concentre sur les actions à conduire dans les prochains jours. Mais ce n'est pas une raison pour oublier les voeux de bonne année que Centre Terre forme à l'intention de tous ceux qui nous aident, sans qui cette nouvelle aventure n'aurait tout simplement pas été possible, mais aussi des élèves qui vont nous suivre, de leurs enseignants, enfin de tous ceux qui lisent ces lignes.

Belle et bonne année!

Punta Arenas, face à la Terre de Feu

Publié le 09-01-2017

Partis de France mardi en soirée, nous avons rallié Santiago en quatorze heures de vol, puis immédiatement enchaîné sur Punta Arénas, trois mille kilomètres plus au sud. Un temps plutôt ensoleillé nous y attendait mercredi soir. Natalia, Marcelo et Bernard, restés à Santiago, rencontraient cette même après-midi l'Ambassadrice de France, Madame Caroline Dumas, puis la Ministre des Biens Nationaux, Madame Nivia Palma, dont dépend l'île Madre de Dios. Jeudi, nous rendions tous visite à Victor Igor, Secrétaire de ce ministère pour la région Magallanes.

Photo avec la ministre de Bienes Nacionales
Rencontre avec le Seremi de Bienes de Magallanes

Le quotidien des neuf membres de la pré expédition réunis sur place jeudi matin est bien rempli, à défaut d'être excitant. Il consiste à quadriller la ville de Punta Arenas à la recherche des matériels devant nous transformer, pour une grosse semaine, en ouvriers du bâtiment attelés à la construction de la cabane qui nous protègera de la rudesse des éléments. Pelles, brouette, barre à mine, outillages divers s'accumulent dans la maisonnette qui nous sert de quartier général. La connaissance de l'espagnol de plusieurs d'entre nous et la participation active de Natalia nous aident grandement. Au soir, l'imprimante tout juste achetée débite les plans qu'il faut plastifier pour les protéger de la pluie qui nous attend à coup sûr une fois sur place.

Chargement du camion pour Puerto Natales
Chargement du camion pour Puerto Natales

Mais la grosse affaire reste l'achat des vivres pour les deux mois que va durer l'expédition. Un commando de Centre Terriens investit le plus gros magasin de la ville pour une course de fond qui va durer un jour et demi. Les caddies se remplissent et s'accumulent. A la fin de la première journée, le smartphone, mouchard des temps modernes, indique que son propriétaire, persuadé de n'avoir fait que piétiner sur place devant les rayonnages, a effectué dans sa journée un total de 9879 pas totalisant près de cinq kilomètres... Une performance physique finalement moins éloignée qu'on ne l'imaginerait de la traversée d'un des lapiaz couverts de forêt impénétrable dont Madre de Dios a le secret. On s'entraîne parfois d'une manière peu conformiste!

Au supermarché...
Fin des courses... 6 palettes de vivres

Punta Arenas : pointe sableuse... Le grain de sable dans l'engrenage, c'est le lendemain qu'il se manifeste, lors du passage en caisse des quarante caddies chargés de nos tonnes de vivres. Devant la caissière désespérée, la machine fait une overdose dont le mécanisme reste mystérieux, mais qui se traduit par un bug complet lors de l'utilisation de nos cartes bancaires. Après plus de deux heures passée en démarches téléphoniques avec la direction nationale de la chaîne à Santiago et notre banque en France, puis en reprise manuelle de notre ticket de caisse kilométrique pour le partager en plusieurs notes de montants inférieurs, nous sommes enfin libres...

Plage de Punta Arenas

Pendant ce temps, l'équipe cinéma, encore réduite à Gilles et Luc-Henri, réalise ses premières prises de vue, tout en s'activant pour réceptionner ses dernières caisses de matériel. C'est une affaire délicate et urgente, puisque nous quittons bientôt le détroit de Magellan.

Lundi matin à l'aube, nous rejoindrons Puerto Natales où d'autres démarches nous attendent avant l'arrivée sur place du gros de l'équipe, en soirée. Auparavant, il faudra s'être attelés au chargement du matériel sur les quatre bateaux qui assureront la phase maritime de notre longue approche de Madre de Dios. Cette traversée nous prendra encore vingt-quatre heures, avant le dernier chargement à Guarello.

Pour l'instant, les prévisions météo nous promettent d'avoir une courte fenêtre nous permettant d'embouquer le fjord Barros Luco, afin de rejoindre enfin notre futur lieu de camp. Espérons que la météo soit dans le vrai...

Mise à jour du jeudi 12 janvier 2017

Publié le 13-01-2017

Lundi 9 janvier, Punta Arenas

La nouvelle est tombée hier soir : le fret des cinéastes et le matériel satellite sont bloqués à Santiago, sans espoir de suivi aérien vers Punta Arenas, car les batteries lithium ne peuvent voyager qu'en vol cargo, ce qui n'existe tout simplement pas vers Punta Arenas... La seule solution c'est le fret camion via l'Argentine, car la calotte glaciaire du Hielo Patagonico coupe le Chili terrestre en deux parties qu'on ne peut relier directement. Conséquence funeste, le fret n'arrivera ici que samedi soir. Comme il lui faudra emprunter ensuite le même trajet que nous, la production du film va devoir affréter un cinquième bateau qui nous rejoindra sur Madre de Dios. Quelle affaire! Mais les ennuis volent en escadrille :voici que la caméra principale refuse de fonctionner. Une caméra neuve va donc nous être envoyée.

Six heures du matin. Réveil pour prendre le car vers Puerto Natales, 240 km plus au nord. Une fois sur place, voici des nouvelles de l'équipe de janvier (quatorze personnes), qui vient de récupérer ses bagages au transit de Santiago. Un des sacs du preneur de son est porté manquant! Décidément, aujourd'hui c'est la douche froide... Allez, encore une couche : en mer, c'est le « mal tiempo », le gros mauvais temps, et le port est fermé pour au moins trois jours. Interdiction d'embarquer, nous ne risquons pas de partir ce soir! La journée se passe à des allers-retours à pied sous le crachin, de la ville au port où nous attendent nos quatre petits bateaux de pêche autorisés à transporter des passagers, la Rosita, la Isla Westhoff, le Don Arturo et le Miguel Angel. Entre dernières courses et arrêts dans les bars pour se sécher au chaud, le temps s'étire et le moral est en berne. A 22 heures 45, voici l'équipe de janvier qui nous rejoint au restaurant, où l'on a accepté de nous servir malgré l'heure plus que tardive. Ici, vingt-six repas ne refusent pas! Redescente au port. Et première nuit spartiate en cale, dans la promiscuité des couchettes des bateaux.

Mardi 10 janvier, Puerto Natales

Avec les marins qu'on croise, on tente d'échanger quelques mots. Ils font grise mine : le « mal tiempo » va durer « cinco días », jusqu'au 16. Eux aussi sont consignés au port. Pas de pêche, pas de rentrée d'argent. Quant à nous, Puerto Natales n'est pas Venise, et la perspective d'y passer tout ce temps n'est guère réjouissante. A 16 heures, Natalia et Bernard vont encore négocier avec la capitainerie du port. En faisant valoir que nous allons naviguer à quatre de conserve, et que nous signerons évidemment toutes les décharges de responsabilité nécessaires, ils arrachent l'autorisation très exceptionnelle de partir cette nuit! Enfin une bonne nouvelle! A 21 heures 30, la flottille lève l'ancre, le vent est tombé mais 25 nœuds nous attendent pour la suite, ça va secouer. Pour l'instant, nous n'en avons cure...

Puerto Natales

Mercredi 11 janvier, en mer

Les côtes s'éloignent et ça remue déjà. Les navires passent l'étroit du Kirk, qui fait communiquer la mer intérieure, où Puerto Natales se protège, avec l'océan Pacifique dont les colères sont fameuses. Cette passe de quelques dizaines de mètres de large est l'étroit le plus violent de la planète. Il ne se franchit qu'à certaines heures, selon le niveau de la marée. Avec ses grosses vagues hachées qui se heurtent en éclaboussant tout, ses tourbillons inquiétants qui se creusent et se déplacent, son ambiance dantesque, on pense au fameux Maelström des anciens où disparaissaient les navires...

Puerto Natales
Puerto Natales

C'est maintenant la nuit noire et tout le monde est couché. La navigation dans les canaux entre les milliers d'îles de l'archipel est une alternance de passages très calmes et d'ouvertures sur l'océan dont la grosse houle vient amplifier le tangage et lui ajouter un roulis du meilleur effet... A ces moments-là, le tintamarre des ustensiles entrechoqués monte de la cambuse, et s'ajoute aux effets balançoire des couchettes. Seul le mécanicien, qui dort contre le moteur, ne les entend pas! Par chance, personne n'est malade malgré les piètres conditions et les trente heures de navigation entre les îles sombres, vertes et grises, striées d'écharpes de brouillard et d'averses violentes, s'étirent sans véritable histoire.

Encore un coup de chien pour faire bonne mesure en traversant le grand canal Concepcion, puis la flottille se glisse de nouveau à l'abri des îles. Il est trois heures du matin quand les navires s'amarrent enfin au petit port de Guarello, seul espace de vie de ce monde désolé : ici, une vingtaine de mineurs extraient le calcaire indispensable aux industries sidérurgiques implantées plus au nord du Chili. De tout le pays, cette roche indispensable n'existe que sur quatre îles : Guarello, Tarlton et Madre de Dio, étroitement imbriquées, et Diego de Almagro, un degré plus au sud, où nous effectuions nos recherches il y a trois ans.

Jeudi 12 janvier, Guarello

Sur le port minéralier de Guarello, deux gros conteneurs de 20 pieds nous attendent sous les averses drues qui ponctuent la journée. Ils ont été apportés par le minéralier qui vient se charger ici, tous les quinze jours, de 30.000 tonnes de calcaire concassé. Le premier conteneur vient de France avec tout notre matériel. L'autre de Conception, un port chilien situé 1.500 kilomètres plus au nord, où Natalia l'a fait remplir de tous les matériaux nécessaires à la construction de la cabane que nous allons établir sur Madre de Dios. Elle nous servira de base scientifique et de lieu de camp. Elle a été conçue spécialement pour nous par Cecilia, une architecte de Santiago qui s'y est investie au point de nous accompagner sur l'île pour superviser son montage, qui va s'effectuer dans de dures conditions. Bravo à Cecilia! La construire sera évidemment notre impératif numéro 1, puisque nous serons débarqués au milieu de nulle part, sans le moindre abri, sous la pluie quasi continue qui règne ici.

Guarello
Guarello

La journée est consacrée au transfert de tous ces matériels vers nos trois de nos bateaux, tandis que le quatrième nous a quittés au matin, pour les besoins du film, vers les peintures kawésqar de la grotte du Pacifique, que nous avons découvertes en 2006 à quelques kilomètres d'ici, au sud de Madre de Dios. Richard et Stéphane, nos responsables scientifiques, sont du voyage. Ce soir le transfert sur les bateaux sera terminé. Comme la fenêtre météo est encore ouverte, tout s'annonce bien pour la suite.

Guarello
Guarello
Guarello
Guarello

Nous serons désormais sans liaison avec le monde jusqu'à la mise en place de notre antenne satellite, dans une dizaine de jour, alors il faut dire maintenant quelques mots de nos projets immédiats. Demain à cinq heures nous lèverons l'ancre. Par le seno Azul, nous gagnerons le Pacifique et sa grande houle, pour rejoindre plus au nord l'entrée du fjord Barros Luco, puis, une fois à l'intérieur, la petite crique où nous débarquerons tout notre barda. Il faudra ensuite le hisser, en partie par une tyrolienne sur câble, en partie à pied sur un chemin qu'il nous faudra ouvrir dans la pente raide , sur un replat situé à trente mètres d'altitude, afin d'éviter le danger des tsunami. Car nous sommes ici sur la ceinture de feu du Pacifique... Nous construirons au plus vite une première plateforme en bois où fixer solidement les tentes qui serviront au couchage. C'est la condition impérative pour libérer les bateaux dès que possible, car le 16, une grosse tempête est annoncée. C'est notre date-butoir : l'ouverture sur le Pacifique du Barros Luco étant plein ouest, une fois la tempête déclarée, ils ne pourrons plus en sortir contre l'assaut des vagues.

Les jours qui s'annoncent seront donc intenses. Mais le bonheur d'explorer une île inconnue se paie, et nous y sommes prêts!

Premiers pas sur le nord de Madre de Dios

Publié le 15-01-2017

Vendredi 13 janvier

Avec notre Inmarsat Bgan 710, nous allons pouvoir continuer à nous connecter au monde via le satellite. Vive la technique!

Nos prévisions qui ne dataient pourtant que de 24 heures dépendaient de données météo qui maintenant se révèlent fausses. A 5 heures du matin, le capitaine de notre vaisseau amiral constate l'impossibilité de partir en sécurité : un vent de 45 nœuds (80 km/h) souffle sur Guarello même, au lieu des 25 prévus. Pas question de prendre la mer maintenant pour naviguer vers le fjord Barros Luco via le seno Azul, c'est-à-dire au plus court. Un plan B se met en place, qui exige malheureusement un grand détour : nous allons contourner Madre de Dios par l'est puis le nord, pour aller nous embusquer dans la baie Wolsey, à l'angle nord-ouest de l'île. C'est le seul lieu abrité de la zone. De là, trois à quatre heures suffisent pour atteindre le fjord par le nord. Comme un barracuda guettant sa proie, nous y attendrons la première petite accalmie pour nous jeter sur le Pacifique. Et nous avons espoir que ce soit dès demain.

Dans ces circonstances de navigation difficile exigeant des décisions complexes, la tenue d'une réunion journalière de sécurité entre Bernard, les capitaines des quatre navires et Marcelo (à distance grâce au téléphone satellite) montre toute sa pertinence. En plus de la météo, les éventuels problèmes mécaniques et la consommation en carburant des bateaux y sont suivis de près. Marcelo est à Santiago, mais il prend une part importante à la gestion globale de l'expédition. Déjà très pointu en météo, il s'appuie sur les compétences d'un ingénieur spécialisé et suit en permanence l'actualisation des données et l'avance de notre flottille, dont deux navires sont trackés par satellite. Grâce à lui, on peut voir quasi en direct notre cheminement sur Facebook!

Suivi GPS des bateaux au nord de Madre de Dios
Stéphane Jaillet

A 10 heures 30, nous voilà donc repartis voguer sur le canal Conception, cette fois-ci en direction du nord sur la route maritime classique des canaux de Patagonie ; puis bifurquer vers l'ouest par le grand canal Trinidad, qui borde le nord de Madre de Dios et débouche largement sur le Pacifique. En Patagonie maritime, qui dit ouverture sur le Pacifique dit mauvaise mer, et ça ne manque pas. Dans la houle, les bateaux dansent comme des bouchons. Gare au mal de mer, d'autant que la fatigue de ces douze heures trop souvent houleuses se fait sentir! La visibilité est mauvaise, les îles qui se sont éloignées se fondent dans cent nuances de gris, sous un plafond bas et une pluie qui n'a pas cessé de la journée.

Et puis voici enfin vers 20 heures, à main gauche, la baie Wolsey. Tout se calme peu à peu et les visages se détendent. Les bateaux s'amarrent bord à bord, tout au fond d'une crique, entre de grands arbres penchés sur une eau plate, seulement troublée par la pluie qui redouble et les remous d'une jolie cascade.

Samedi 14 janvier

Le contact avec Marcelo, dès 6 heures du matin, confirme une étroite fenêtre qui durera jusqu'à 11 heures. A 7 heures 30 tous les capitaines, avertis par Bernard quelques minutes auparavant, font ronronner les moteurs. Petit déjeuner rapide où le Coca (pH 4, voisin de celui de l'estomac...) remplace le café pour certains, car aujourd'hui encore, « ça va brasser », et cette fois-ci ce sera sur l'océan lui-même.

Suivi GPS des bateaux entrant dans le Barros Luco

Huit heures. Les bateaux repartent labourer la mer. En tournant autour du nord-ouest de Madre de Dios, les amures changent peu à peu et bientôt la houle est traversière. Les coques tapent et gémissent, l'horizon se dérobe et prend des inclinaisons inattendues, les bateaux plongent et disparaissent au fond de creux mouvants. On s'accroche, on se réfugie sur sa couchette dans la cale exigüe (mais plus de vue sur l'extérieur), ou bien l'on monte au poste de pilotage deviser avec le capitaine (mais il fume), ou alors l'on reste cramponné sur le pont, jambes écartées, dans le grand vent frais. Pour l'instant il ne pleut pas, mais il faut tenir bon, car le capitaine est formel : la houle dépasse les cinq mètres! Le temps s'étire, les corps subissent. Quand arrivons-nous enfin ?

Navigation sur le Pacifique
Entrée dans le Barros Luco

Une demi-heure plus tard, apparaît dans le lointain la paroi sombre de la Grande Barrière, une longue crête qui borde au sud l'entrée du Barros Luco. Ce massif calcaire est un de nos objectifs, car si nous l'avons approché en 2010 par la terre depuis Guarello, nous avons dû renoncer dans le mauvais temps.

A l'entrée du Barros Luco, les fonds passent brutalement de cent à trente mètres de profondeur, ce qui accélère le courant de marée et désorganise la houle en vagues croisées qui empêchent la sortie du fjord par gros temps. Nous longeons sa rive nord. Voici la Caleta san Pedro où les pêcheurs s'abritent de la tempête ; elle est vide aujourd'hui. Puis enfin le tout petit seno aux eaux tranquilles sur lequel nous avons jeté notre dévolu. Ce n'est évidemment pas par hasard si nous relâchons ici : en août dernier, une brève reconnaissance s'est faite comprenant Bernard, Natalia, Marcelo et Richard. Ils ont reconnu la rive nord du fjord et sélectionné cet emplacement, le seul dans cet environnement accidenté qui soit à la fois « un peu » protégé, « un peu » plat, et « pas trop » éloigné de nos objectifs.

Il est midi. Après trois jours et demi de navigation parfois éprouvante, nous sommes enfin arrivés!

Une petite pluie nous accueille. A peine ancrés, nous escaladons la pente moussue qui nous domine pour reconnaître ce qui sera notre lieu de vie pour deux mois. Il faut un peu extrapoler pour imaginer sur ce sol inégal et spongieux une cabane, un plancher hors sol et ses tentes, et quelques autres aménagements, dont trois grosses tentes russes. Mais la vue est splendide!

Camp de base
Camp de base

L'après-midi, la noria qui va nous permettre de vider les bateaux se met en place. Une chaîne humaine monte les bois destinés à la construction de la plateforme des tentes de couchage, dont Denis est responsable. Les matériels les plus lourds seront hissés grâce à une tyrolienne. Son trépied supérieur s'érige déjà sous la direction de Florian, l'autre sera implanté en bord de mer. Comme d'habitude Natalia est de tous les fronts, secondant Bernard, répartissant les tâches, avec l'efficacité qu'on lui connaît. Il faut aller vite, car nous devons libérer dès que possible le don Arturo qui partira au-devant du cinquième bateau qui doit nous apporter le fret cinéma, une opération qui a été organisée par Marcelo, en étroite collaboration avec Francisco, un ami de longue date basé à Punta Arenas. Francisco nous a également aidés à résoudre plusieurs problèmes logistiques : recherche d'embarcations, hébergement, transfert de nos équipes entre Punta Arenas et Puerto Natales.

Camp de base
Camp de base

Selon nos dernières informations, le fret passé par l'Argentine et le matériel de prise de son venue de France est bien arrivés aujourd'hui à Punta Arenas. Une fois encore tout semble sous contrôle... Mais le don Arturo pourra-t-il partir d'ici ? Il y a avis de tempête pour toute la Patagonie du sud. Et ça commence ce soir...

Les douze travaux de Centre Terre

Publié le 19-01-2017

Comment résumer ces quelques jours intenses qui ont vu le déchargement des bateaux ? « Patagonie, l'archipel du goulag » ? « Les forçats des Cinquantièmes » ? N'exagérons rien, la réalité suffit, et les chiffres parlent ! A vingt-six, nous avons transporté à bras, douze heures par jour, jusqu'au futur camp perché à trente mètres d'altitude : dix tonnes de matériaux et outillage pour la future cabane, cinq pour la nourriture et la cuisine, cinq de matériel technique et personnel, cinq encore pour notre flottille de Bombard, deux de matériel cinéma (il en reste une à venir), et deux de matériel plongée...

Camp de base

Dimanche 15 janvier

Aujourd'hui, pas de repos dominical, ni de paiement en heures supplémentaires, ni de trêve climatique. ... Sur le Pacifique, le vent rugit à 52 noeuds ! Il va pleuvoir toute la journée, obstinément, violemment, comme il sait pleuvoir par ici. A force de piétinements, toute la pente spongieuse et raide où nous évoluons entre les bateaux et le futur camp se transforme en une vaste fondrière, où les pieds s'enfoncent dans une boue liquide, alimentée plutôt que drainée par les ruisseaux temporaires qui dévalent le versant pour évacuer dans la mer l'eau que déverse le ciel. Trois grandes tentes russes doublées feutre de six mètres par trois sont installées, une pour la réserve de nourriture, une pour l'équipement technique, la dernière pour le matériel cinéma. Les charpentiers préparent l'assise des futurs planchers des tentes, avec bien du mal car ici rien n'est plat et tout ou presque est spongieux. A 21 heures, on redescend enfin aux bateaux, rincés jusqu'à l'os de la tête aux pieds. Les marins, compatissants, nous ont préparé une soupe roborative et brûlante, où nage tout ce qui leur est tombé sous la main : légumes, pâtes, poulet, pommes de terre, agrémentés de quelques épices du cru. Un délice ! Requinqués, on se jette sur les couchettes pour un sommeil réparateur, tandis que la pluie continue de tambouriner sur les ponts.

Tentes au camp de base

Lundi 16 janvier

La pluie est toujours là. Le vent de la nuit a bien malmené une tente russe dont la porte s'est déchirée. Il est urgent de la déplacer sur un emplacement plus abrité, mais il faut d'abord la réparer ... Natalia, doigts gelés, coud sous la drache... Ensuite, il faut fabriquer le rectangle de sol « pas trop de travers » sur lequel on la posera. On nivelle, tranche les buttes de tourbe moussue, entasse des blocs arrachés à la pente rocheuse avec l'aide de la barre à mine, draine l'eau qui court partout en creusant des rigoles à grands coups de pioche. En attendant de devenir dépôt de matériel, cette tente servira de cuisine et de réfectoire tant que nous serons en « mode dégradé », comme le dit plaisamment Bernard pour décrire notre situation plus que précaire.

Une autre équipe termine les planchers des tentes qui s'y érigent bientôt, leur avancée opposée au vent dominant. Accalmies et averses violentes se succèdent. Une tyrolienne sur câble, munie d'un winch, est implantée entre le site et le bord de l'eau. La Rosita se déplace à sa base pour y être vidée. Toute la journée, cet atelier monte les charges lourdes : bois de grosse section, bidons de matériel, matériels de toute nature, sans oublier la gazinière. Les fondations de la cabane peinent à sortir de terre, mais ne dit-on pas qu'il n'y a que le premier pas qui coûte ?

Montage base scientifique

Le vidage de la « bodega » (la soute) du don Arturo consomme l'après-midi d'une bonne partie de l'équipe. Elle est pleine à ras bord de tous nos vivres, et c'est peu dire que les cartons ont mal supporté les embruns de la navigation, bien que l'entrée ait été soigneusement bâchée. Il faut tout reconditionner dans des sacs à matériel, en triant les légumes et les citrons qui, déjà, commencent à moisir. Pousser les charges à bout de bras vers ceux qui vont les hisser dehors sollicite durement le dos des uns et des autres, mais les servants du winch de la tyrolienne ne sont pas mieux lotis... Tout ne sera pas monté au camp ce soir, alors on décharge sur un coin de rivage le restant du

matériel ; on verra la suite mardi.

Tyrolienne

Le départ des bateaux, c'est pour demain matin à huit heures. Toutefois, il est possible d'y dormir encore une nuit. Une option que chacun saisit, car c'est la dernière occasion de faire sécher les vêtements près des poëles des navires. Seul courageux (ou téméraire ?), Gilles, le réalisateur, préfère la tente et ne redescend pas. Mais c'est pour affronter le vent brutal qui secoue la toile, et le crépitement rageur de la pluie qui s'obstine. Il y a de meilleures nuits !

Mardi 17 janvier

Les quatre bateaux larguent successivement leurs aussières et manoeuvrent lourdement. Les voici qui sortent par l'ouest de notre petit seno et disparaissent un à un. Ils vont suivre le même trajet qu'à l'aller car la houle reste très forte sur l'océan. Nous voici livrés à nous-même pour ces deux mois d'isolement que nous nous imposons librement.

Et, même si nous sommes très loin d'être installés, nous pensons déjà à l'exploration. Arnauld, Stéphane, Laurence, Vincent, Joël et Laurent partent en reconnaissance de l'autre côté de la crête qui nous cache vers l'ouest les immenses domaines calcaires qui constituent le nord de Madre de Dios. Ils reviennent au soir avec de bonnes nouvelles. A trois heures d'ici, ils ont suivi une large bande de grès dominant sur chacun de ses flancs une zone calcaire. Les ruisseaux qui la drainent se dirigent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mais toujours vers le

calcaire. Dès qu'elles quittent le grès imperméable, les eaux s'enfouissent. Ils ont vu trois pertes principales, dont une seule avait été repérée sur la photo satellite. Il y a aussi plusieurs gouffres à descendre. Bref, il y a déjà du pain sur la planche.

Perte
Prospection

Au camp aussi l'on s'active. Aujourd'hui le temps est meilleur. Par les trouées qui s'ouvrent parfois dans les nuages qui galopent là-haut, il arrive que le soleil paraisse et nous gratifie d'un coup de projecteur. Un versant s'illumine et prend des couleurs crues, tandis que des milliers de miroirs prennent possession de la mer. On lève les yeux de sa tâche pour mieux saisir ces petits moments de bonheur. Et puis tout ceci se renfrogne à nouveau, on saute dans sa veste imperméable pour essuyer l'averse qui accourt. Il faut plus de deux heures pour monter à la tyrolienne, cinq par cinq, les 51 plaques qui vont constituer les parois de notre cabane. Et il y a encore des bidons, des caisses, de la zinguerie ! Tout cela dure jusqu'au soir. Ne reste sur la berge que du bois de chauffe qui montera au fur et à mesure des besoins. Tout au fond du seno, notre flottille de cinq Bombard C5 est amarrée. Le matériel de plongée, lui aussi, reste en bord de mer. Florian, Denis, Cecilia, Georges et Natalia ancrent les pieds métalliques qui soutiendront les solives du plancher de la cabane. Pas facile sur un sol composé de deux berges rocheuses inégales séparées par une fondrière de deux mètres cinquante de large, où l'on enfonce jusqu'aux mollets !

Preneur d'images

Au soir, le « mal tiempo » est revenu. On s'entasse au chaud et au sec dans la tente réfectoire, serrés comme des harengs en caque autour de tables plus ou moins bancales, assis sur des bancs qui n'ont rien d'horizontal. Richard a réussi l'exploit de cuisiner pour vingt-six dans ces conditions difficiles. La nuit est agitée, sur la plateforme les tentes se touchent et prennent l'eau.

Pendant ce temps, la saga du fret cinéma qui doit nous parvenir en bateau se poursuit. Il a été dédouané aujourd'hui à Punta Arenas où Marcelo s'est déplacé. Il y a 48 noeuds de vent sur Puerto Natales dont le port est fermé jusqu'à vendredi. La solution est que Francisco convoie le fret jusqu'à Puerto Riquelme où le don Arturo le chargera. Une fenêtre météo devrait se présenter ici entre vendredi onze heures et samedi douze heures, de quoi permettre au navire d'entrer dans le Barros Luco le temps de décharger, avant de repartir sans plus tarder.

Mercredi 18 janvier

Une équipe part aujourd'hui pour trois jours monter un camp avancé sur la zone reconnue hier et lancer les premières explorations sous terre. Ça bouge dans le bon sens !

Massif karstique

Au camp de base, c'est la ruche habituelle. Dans quatre jours, la cabane devrait être opérationnelle. Avec quarante et un mètres carrés au sol, un volume sec, isolé, chauffé, un plancher plat, une douche chaude, un coin cuisine et une station satellite puissante braquée sur le monde, notre vie va changer d'un coup !

Mais pour l'instant, nous restons stoïques sous la pluie drue, et ce n'est encore qu'un rêve auquel se raccrocher, les deux pieds plantés dans la boue...

Enfin des découvertes

Publié le 24-01-2017

Jeudi 19 janvier

La base logistique, la base logistique, la base logistique... Elle est évidemment au centre de nos préoccupations. Malgré le cœur à l'ouvrage de nos artisans, qui n'abandonnent leurs outils qu'à 21 heures passées, après leur journée de travail sous une pluie qui n'a guère cessé depuis notre arrivée, les progrès ne sont pas à la hauteur de notre impatience! Aujourd'hui, toutefois, les fondations sont terminées. C'est une étape importante : on peut enfin poser le plancher, où l'on marchera sans crainte, où l'on posera une échelle sans devoir galérer pour la caler, etc... Sur cette plateforme indispensable, les cadres en bois formant la structure des murs vont pouvoir commencer à se mettre en place et tout va s'accélérer.

Structure de la base logistique

Les six qui sont installés au camp avancé, dit « camp Sumidero », rendent compte de leur mission lors d'une vacation radio. Ils ont formé deux petites équipes de trois qui ont exploré et topographié chacune une cavité : la perte n°1, que nous avions repérée en 2008 lors d'un raid depuis la base minière de Guarello, et la perte n°2. Toutes deux s'arrêtent sur un siphon, l'une à la profondeur de – 50 m (devenu Ojo de la Madre), l'autre à -120 (Ombligo de la Madre). Sous terre, il faut suivre l'eau et ses dangers, mais comme la crue est déjà bien établie, on ne risque pas d'être surpris par une montée brutale des débits. Ce risque serait finalement plus grand après un jour sans pluie ; toutefois les zones drainées par les rivières qui se perdent sous terres étant peu étendues, une crue éventuelle se résorberait sans doute assez vite. Dans le doute, la règle intangible reste d'agir avec une très grande prudence.

Camp avancé

Le camp Sumidero est composé de deux tentes trois places et d'une bâche de protection tendue entre deux arbres, qui crée un espace de vie protégé de la pluie. Il a été monté sur un bombé au fond d'une dépression. Bon choix : Il est protégé du vent par des arbres, sans être dans le marécage qui se crée dans chaque creux de terrain. L'herbe alentour est restée verte malgré les piétinements, ce qui est loin d'être le cas au camp de base! Sur celui-ci, vu les précipitations constantes, Bernard réquisitionne une partie de la tente russe destiné à l'équipe cinéma : le poêle de la future cabane y est mis en marche. Bientôt la voici transformée en un gigantesque séchoir surchargé de vêtements dégoulinants, dont on espère qu'ils seront moins glacés demain matin lorsqu'il faudra les réenfiler.

Entrée de perte

Franck et Carlos ont reconnu le fond du seno en plongée. Il y a relativement peu de faune, des étoiles de mer orange ou bleues, quelques poissons circulant entre les larges feuilles des laminaires qui ondulent entre deux eaux. La profondeur augmente lentement jusqu'à trente mètres, au débouché du seno dans le Barros Luco. Là, un vide noir traduit un brutal approfondissement.

Vendredi 20 janvier

Les cinéastes sont surexcités : c'est aujourd'hui que leurs quarante-deux valises de matériel vont enfin arriver par le don Arturo affrété tout spécialement. Ce navire nous apporte également un équipement de toute première importance : la fameuse antenne satellite Explorer GX5075 mise à la disposition d'Ultima Patagonia 2017 par l'opérateur Marlink, partenaire privilégié de l'expédition.

Antenne satellite Explorer GX5075

Le bateau s'amarre à midi, et la noria de la tyrolienne se met en branle. Marcelo et Francisco ont organisé ce voyage et sont venus en personne, subissant les désagréments de quatre jours de navigation pour s'assurer que la mission se déroule correctement. Ils partagent une courte demi-journée avec nous et rembarquent. Aussitôt déballée et alimentée, l'antenne optimise automatiquement l'acquisition du signal émis par le satellite. Heureusement, elle est étanche! Impavide sous la pluie, elle ajuste son orientation dans deux plans perpendiculaires, avec des pas de plus en plus petits, puis s'immobilise une fois verrouillée sur le satellite. Laurent s'occupe des connections en aval, s'affaire à trouver les bons câbles, à relier l'onduleur, le routeur, le téléphone dédié, l'ordinateur... Après quelques tâtonnements inévitables, après des pertes brutales de liaison et les sueurs froides qui vont avec, tout finit par fonctionner parfaitement malgré l'environnement particulièrement difficile pour un équipement de haute technologie. Le robinet à informations se met d'un coup à couler à plein! Du fin fond de notre île perdue, nous voici connectés au monde. On apprend que la France grelotte sous la neige pendant que nous-mêmes dégoulinons sous la pluie.

Antenne satellite Explorer GX5075

Cet après-midi deux équipes de reconnaissance sont parties en Bombard. L'une traverse le Barros Luco vers la Grande Barrière. Elle trouve une petite anse abritée de la houle, d'où l'on peut tracer un cheminement commode vers les hauteurs de ce massif calcaire imposant. Blanc et nu, il s'étire sur plus de quinze kilomètres de long, bordant le fjord côté sud jusqu'à son débouché sur le Pacifique. En face, sur la rive nord du Barros, une autre équipe cherche un accès au karst qui le domine, et qui culmine au Cerro Vertical (650 m). En passant par le camp

Sumidero, son accès serait beaucoup trop long. Le sésame est trouvé en gravissant le flanc d'un vaste cirque qui échancre la rive, après la traversée d'un bout de forêt magellanique aux troncs surchargés de mousse. Comme sur la Grande Barrière, il faudra installer sur ce vaste lapiaz le camp avancé indispensable à son exploration.

Lapiaz

En longeant la côte en Bombard, l'équipe découvre une grosse exsurgence sous-marine. L'eau douce arrive avec tant de puissance qu'elle forme un bombement, une sorte de champignon s'élevant au-dessus du niveau de la mer. Il s'agit d'une ancienne sortie d'eau aérienne, qui a été noyée par la transgression marine consécutive à fin de la dernière période glacière, il y a douze mille ans. Franck s'y voit déjà en plongée... On rentre au camp, cette fois avec la houle dans le dos. Une otarie et deux dauphins pointent le nez. Depuis les îlots déchiquetés,

notre passage fait s'envoler un pétrel, des cormorans. Quelques manchots plongent, tandis que les albatros, majestueux, glissent au ras des vagues avec une incroyable facilité.

Au camp Sumidero, la grande dépression imperméable située au nord des tentes est explorée. Nous savons que s'y ouvre la seule cavité déjà connue du nord de Madre de Dios. Il s'agit de l'Utero de la Madre, exploré en 2007 par Roger Rovira et Cristian Donoso lors d'un raid en kayak de 2000 km en Patagonie, un exploit! Aussi, lorsque l'équipe trouve une vaste entrée (20 m x 20 m) proche du camp et où l'eau s'engouffre, Vincent, José et Stéphane s'imaginent être dans l'Utero et n'insistent pas. Ils trouvent une seconde perte qu'ils reconnaissent aisément, sans même s'équiper en spéléo. Tout à coup, surprise : voici un cairn et un gant! C'est donc ça, l'Utero! Ils vont jusqu'au fond sans matériel, à 700 mètres de l'entrée et -150 environ. Au-dessus du siphon terminal, deux petits conduits qu'il faudrait atteindre par escalade permettraient peut-être de le contourner et de trouver une suite, mais il faudra revenir en étant correctement équipés.

Entrée de cavité

Pendant ce temps, les trois autres membres de l'équipe, Arnauld, Joël et Cédric, sont dans une autre perte qu'ils baptisent Lágrimas de la Madre. Ils y progressent jusqu'à la cote -120 et s'arrêtent à 230 m de l'entrée, faute de matériel, dans une galerie fossile méandriforme, au sommet d'un ressaut de trois mètres d'où monte le bruit de la rivière. Décidément, toute cette zone est riche de promesses!

Le temps se calme en soirée. Une boutonnière bleue s'ouvre entre les nuages, du jamais vu depuis notre arrivée. Et ceux qui vont sortir le nez de leur tente cette nuit certifieront qu'ils ont vu des étoiles...

Samedi 21 janvier

Bien sûr, la pluie est revenue! Dans la tente réfectoire, une table est squattée par l'informatique. On s'entasse à l'heure des repas ; gérer l'espace est devenu mission impossible. Maintenant que nous sommes connectés, nous contactons par Skype le CCMM (Centre de consultation médicale maritime) qui suit l'expédition, et nous testons la valise Parsys de diagnostic médical. Bernard achète tranquillement d'ici des minutes de téléphonie Skype avec la carte bancaire de Centre Terre! On a vraiment changé d'époque... Comme le précise le slogan Marlink : « Connect smarter. Anywhere »...

Les deux équipes parties poursuivre les reconnaissances d'hier depuis le camp de base ont été aujourd'hui repoussées par la houle qui s'est creusée. A quelque chose malheur est bon : un des deux C5 Bombard relâche dans une anse où une grotte est découverte. Une galerie de cent mètres conduit à un siphon. Plusieurs regards sur la nappe d'eau s'y ouvrent : c'est sans doute le débouché d'un des collecteurs du secteur. Les plongeurs ne vont pas manquer d'objectifs.

Entrée de perte

A 19 h 30 arrive à la base l'équipe du camp Sumidero, toute auréolée de ses découvertes. Elle découvre les progrès du chantier de la base logistique : la sous-toiture est posée, on est « presque » hors d'eau et les aménagements intérieurs sont commencés. Un embryon de tableau électrique, vissé au mur, attend son câblage. Mieux : un magnifique bac récepteur nous laisse enfin entrevoir la possibilité d'une douche chaude pour demain... un pari pris par Cecilia et Bernard depuis déjà trois jours, mais auquel personne ou presque ne croyait.

Dans les rudes conditions que les éléments nous imposent, les exigences de confort souvent extravagantes auxquelles l'être humain s'est habitué finissent par se réduire, jusqu'à revenir aux vraies nécessités... Est-ce une révision bienvenue de nos prétendus « besoins », l'amorce d'un chemin vers plus de frugalité ? Ici, la Nature est reine. Nous sommes dans son domaine, à sa merci. Voilà qui nous rappelle, de façon salutaire, la fragilité de notre condition.

Galerie active
Rivière souterraine

Les découvertes...pleuvent

Publié le 29-01-2017

Dimanche 22 janvier

Maintenant que le potentiel du secteur du camp Sumidero commence à être bien évalué, nous allons le délaisser provisoirement pour installer de nouveaux camps avancés sur deux autres zones d'intérêt de Madre de Dios. Elles ont été reconnues lors des raids des jours derniers : il s'agit de la Grande Barrière et du karst Nord. Vers ce dernier, Natalia, Jean-Marc et Laurent font aujourd'hui, toujours sous la pluie, un portage de matériel. La pente est forte et la progression délicate, car les accidents de terrain sont nombreux : larges fissures, redans rocheux, ou buissons serrés dans les zones abritées du vent, le tout dans l'environnement minéral, sans aucun sol, que forment ici les roches calcaires. A chaque fois, il faut contourner la difficulté au prix d'un long détour, après avoir défini une possibilité de franchissement ...qui ne fonctionne pas toujours. Mais ça monte peu à peu. Un balisage est mis en place. Après trois heures et demie de progression, ils n'ont gagné qu'à peine 300 m de dénivelé, et la crête visible depuis la plage où le Bombard est amarré n'est toujours pas atteinte...Pas fameux pour le moral! Ils déposent leur matériel dans un abri sous roche afin de le protéger de la pluie et redescendent. Inutile ici de réaliser une cache, aucun passant n'y sera tenté par un larcin!

Lapiaz

Au camp de base, les travaux ont progressé. On peut abandonner l'inconfort de la cuisine-réfectoire installée provisoirement dans la tente russe, au profit de la base logistique flambant neuve. Déménagement dans la boue. La gazinière, portée par deux gaillards, monte avec le pain chaud encore dans le four! Sous la pluie, les cartons ramollis par l'eau, dans lesquels on conditionne nourriture et ustensiles, s'imbibent un peu plus dans l'opération, mais pourvu qu'ils ne déversent pas leur contenu en chemin, qu'importe : ils finiront dans le poêle un jour prochain. Bancs et tables gravissent la pente à leur tour, pour être déposés sur un plancher plat, luxe suprême! Restons calmes : l'avancement des travaux ne permet pas encore d'envisager la réception du chantier... Il manque la porte d'entrée, une partie des tôles de couverture, les gouttières, l'alimentation en eau de l'évier. Les courants d'air sont partout. L'éclairage est encore embryonnaire. Le plancher est gorgé d'eau, couvert de sciure, d'emballages et de déchets de construction, tandis que la pelle et la balayette restent introuvables : malignité des choses! Des gouttent tombent du plafond, l'eau pénètre aussi par l'entourage non jointé des fenêtres, poussée par le vent. Mais qu'importe! D'un coup nous bénéficions d'une surface doublée, d'un volume triplé. Voilà qui vaut bien une inauguration au pisco sour, l'apéritif national chilien, préparé à partir d'alcool de raisin, de citron et de sucre glace. Le poêle ronfle. Home, sweet home...

Lundi 23 janvier

Comme il faut se consacrer d'urgence aux "finitions" de la base, pour qualifier ainsi les travaux de première nécessité qui vont nous occuper aujourd'hui, une seule équipe part sur le terrain. Elle va reconnaître un emplacement de camp sur la Grande Barrière. Georges, Arnauld, Cédric et Joël traversent le Barros Luco et débarquent dans une anse protégée. Ils ont prévu de progresser sur les grès, toujours plus simples à parcourir que les calcaires, surtout si ceux-ci ont été colonisés par la forêt. Cependant le secteur est décevant : il n'y a pas de contacts entre les deux roches qui soient propices aux enfouissements des eaux. Pas de jolis karsts non plus. Finalement ils renoncent, cet accès n'est pas le bon pour atteindre les secteurs intéressants de la Grande Barrière, trop éloignés. Il faudra tenter de monter plus à l'ouest. Le matériel est redescendu, le secteur abandonné.

Au camp de base, c'est une ruche. Florian, Denis, Lionel, Georges, Jean-Phi, sur le pont comme d'habitude, sont secondés par des apprentis moins aguerris, mais tout aussi motivés. Une prise d'eau est installée dans le ruisseau, avec son tuyau et sa pompe de relevage. Elle alimente une réserve constituée de deux bidons de 200 litres qui recevront aussi l'eau des gouttières, lorsqu'elles seront posées. De là, l'eau parvient à l'évier et à la douche, ...laquelle ne désemplit pas jusqu'au soir. Il en sort des ébouriffés souriants, sentant bon la savonnette, heureux d'avoir enfin pu enfiler du linge propre sur un corps qui le soit aussi.

Cette journée est la première à être agréable. Le vent reste faible; de rares ondées et des passages de soleil se succèdent. Ceux qui travaillent sur le toit dans le vrombissement rageur des disqueuses apprécient d'être au sec!

En fin d'après-midi, Natalia, Richard et Georges font une escapade. Ils prennent d'abord le chemin du camp Sumidero, puis, vers 300 mètres d'altitude, descendent au nord-ouest sur les grès vers un coup de sabre orienté NW-SE, au pied d'une falaise calcaire. Cette dépression allongée draine tout le versant imperméable sur lequel ils progressent. Au fond, un beau ruisseau sinue, puis disparaît dans les tréfonds d'une forêt moussue impénétrable, tandis qu'un lac occupe le point bas, à l'extrémité est. La balafre d'une lave torrentielle récente est encore bien marquée sur le versant des grès; elle a emporté, sur plusieurs mètres de large, l'ensemble des sols jusqu'au lac. Toute la zone est sans aucun émissaire vers la mer. Cependant la prospection est décevante, aucune des trois pertes repérées n'est pénétrable. Même dans ce pays de cocagne, on ne gagne pas à tous les coups!

Mardi 24 janvier

Les prévisions météo laissent espérer une fenêtre de "beau temps" jusqu'à jeudi midi... L'espoir sera vain, mais on ne le sait pas encore; alors deux équipes partent pour cette durée vers le karst nord et la Grande Barrière, et un groupe se constitue pour aller plonger.

Au karst nord, le camp est à installer; Natalia, Jean-Marc, Laurent et Joël s'en chargent. Dans ce désert minéral, trouver un bon emplacement est une gageure. Ils dénichent pourtant un replat rocheux en pied de falaise, l'Aire du Condor. Faute de pouvoir planter des piquets, les tendeurs sont amarrés sur des blocs. Une petite réserve d'eau est trouvée à proximité. Stéphane et Richard, nos karstologues en chef, prospectent plus bas, sur l'itinéraire d'accès; ils recherchent un petit bassin versant pour y réaliser une expérimentation 3D. Ils le trouvent, mais devront revenir pour lancer effectivement les opérations.

Carlos, Franck et Vincent forment l'équipe plongée. Ils retournent aux deux objectifs repérés vendredi dernier. Le premier est sans suite, mais le "champignon" s'avère plus productif. Il faut d'abord agrandir l'entrée du conduit en sortant des cailloux qui l'encombrent; ensuite Franck peut y progresser dans une galerie confortable, qui semble se développer parallèlement au littoral. Balanes et moules, des algues aussi, peuplent les parois. Franck s'arrête à 75 mètres de l'entrée, et Carlos prend la suite. La galerie plonge jusqu'à -22 et s'oriente maintenant en direction du cœur du massif. Franck reprend le flambeau, dans une galerie de 5 x 3 mètres. L'eau salée fait place à l'eau douce plus froide (5 °C). C'est une eau claire, peu chargée en acides humiques, et qui semble donc venir de loin : ce collecteur pourrait bien être majeur. Aujourd'hui, l'équipe a progressé de 220 mètres sous l'eau. Au terminus atteint, des dunes de sable encombrent le sol mais le passage demeure franchissable.

Plongée
Plongée
Plongée

Pour une seconde tentative, une équipe Grande Barrière (José, Cédric, Laurence, Arnauld, Georges et Lionel) a débarqué dans l'anse "Tahiti", ainsi baptisée à la vue de ses eaux turquoise -car peu profondes -sur la photo aérienne. La réalité est un peu moins paradisiaque, mais la progression sur le terrain est aisée. Après deux heures de marche, ils passent le "col du Basalte" et descendent dans une vaste cuvette gréseuse où ils trouvent l'emplacement qui convient. Ce sera le "camp du Totem". La cuvette est drainée par un ruisseau qui se précipite dans un gouffre : voilà le premier objectif pour demain.

Mercredi 25 janvier

Sous la pluie, Lionel, Cédric et Laurence s'attaquent au gouffre, où 200 litres/seconde se précipitent : le niveau du ruisseau est monté de vingt centimètres depuis hier. A -45, un palier est atteint, puis le diamètre du puits se rétrécit. On descendait dans les embruns, mais désormais il n'est plus possible d'éviter le gros de la cascade. Continuer la descente ferait prendre trop de risques. La seconde équipe trouve un passage à travers la forêt et débouche sur les vastes étendues calcaires qui constituent l'ossature de la Grande Barrière. La prospection commence sur des étendues plutôt régulières, avec une pente orientée vers le Barros Luco. Cinq grands gouffres sont découverts, mais la météo se dégrade. Le vent forcit, les rafales compromettent l'équilibre, puis le brouillard envahit tout. Retour au camp du Totem. Réunis, les six équipiers entreprennent la prospection d'un contact grès-calcaire, où ils découvrent plusieurs pertes. Plus à l'ouest se devinent d'autres contacts intéressants. Le camp est protégé, le domaine prometteur; la suite s'annonce bien sur la Grande Barrière.

Rivière

Côté karst nord, après une nuit sèche se profile une matinée humide. L'objectif est une bande de grès située à guère plus d'un kilomètres. Mais les distances signifient-elles quelque chose sur ce terrain haché de fissures, truffé d'accidents de terrain, grêlé de gouffres béants? Ils ne vont franchir que le tiers du trajet en trois heures, repérant au passage le gouffre de la Grotte, qui reste à descendre, avant que le brouillard ne les surprenne. Demi-tour, et vite! Redescendus sous le plafond nuageux, l'équipe part explorer vers l'est. C'est un superbe lapiaz, formé de larges buttes aux formes plutôt arrondies, séparées par de longs et profonds ravins, où la progression est très lente. En rentrant vers le camp, ils découvrent un vaste vide de 100 x 15 m, où se jette une multitude de ruisseaux provenant des cannelures du lapiaz. Revenus à l'Aire du Condor, la pluie s'arrête. Ils en profitent pour aller reconnaître des gouffres situés dans l'immense doline que surplombe le camp, sans succès notable.

Un vent violent, rafaleux, secoue le camp de base. La très mauvaise surprise du matin, c'est que l'antenne satellite fournie par notre partenaire Marlink refuse de se mettre en marche. Nos possibilités de communication se réduisent d'un coup : nous n'avons plus que notre téléphone satellite BGAN 710, ainsi qu'un portatif Irridium, pour nous relier au monde. Tout se complique pour les futures visioconférences et le suivi des scolaires qui doit se faire quotidiennement.

L'activité continue. En 2008, une cavité avait été reconnue lors de notre premier séjour sur le Barros Luco, cette fois-là avec un bateau comme base de vie : la grotte des Trois Entrées. Richard, Stéphane, Carlos et Franck s'y rendent. Le porche du bas présente des traces d'occupation. La grotte supérieure est bouchée, l'entrée médiane est un conduit ébouleux d'où provient un fort courant d'air, indice d'une communication avec un ou plusieurs orifices s'ouvrant en hauteur sur le massif. Des traces de charbon, même au-delà de petites escalades, attestent d'incursions anciennes. S'agit-il des Kawésqar? Ou plus probablement de marins attirés ici par la légende tenace faisant état d'un "trésor" à trouver dans une grotte du Barros Luco? Mystère. Deux cordes de marine équipent une escalade. La galerie se ramifie pour former un véritable dédale. Un réseau de cinq cents mètres est ainsi parcouru, jusqu'à deux terminus provisoires : un puits ventilé à équiper, et un ressaut nécessitant une assurance.

Cavité

Au fond du seno où s'ouvre la grotte des Trois Entrées, Franck et Carlos plongent et jouent avec un groupe d'une vingtaine d'otaries venues de la rookerie voisine. Par contre, la grosse résurgence sous-marine qui les avait attirés s'avère bouchée par les blocs. Comme il faut tout voir, Carlos rejoint le pied de la falaise proche. Il en revient l'œil brillant : il a découvert un "porche à la chinoise" de vingt mètres de large, huit de haut! Un départ se voit sur le côté; la rumeur d'une rivière en provient.

Voilà deux objectifs majeurs découverts! Nous allons pouvoir pénétrer les profondeurs du massif depuis le bas comme depuis le haut. Avec, qui sait, une jonction au milieu et une traversée inédite à la clé? L'équipe rentre en levant une bathymétrie des fonds, donc à petite vitesse. Les dauphins accourent et batifolent autour de l'embarcation. Franck ne résiste pas : il plonge avec eux...

Deux autres Bombard sont parti aujourd'hui de notre petit port privé, avec à leur bord Cécilia, Jean-Philippe, Bernard, Florian et Denis, accompagnés de l'équipe cinéma, qui souhaitent filmer dans les abris archéologiques que nous avons repérés au cours de nos prospections côtières en 2008 dans le secteur. Las, le Barros Luco ne permet pas qu'on le traverse, on ne peut qu'en suivre la côte et il faut donc se rabattre sur un autre objectif. Les Bombards se dirigent vers l'échancrure terminée par la plage d'où démarre l'accès qui a été ouvert vers le karst nord. Au lieu d'aller tout au fond rejoindre cette plage, ils débarquent sur la côte est, près de l'entrée de la crique, au pied d'une falaise orientée ouest : un porche y a été repéré la veille. Durant l'approche, Denis et Bernard s'insinuent dans une chatière soufflant sous une voûte. Une salle se présente, puis une galerie en méandre sinueux, un puits de 8 mètres qui se laisse désescalader... Cent mètres sont parcourus et ça continue! Florian et Jean-Philippe ont atteint le porche vu du large. C'est beau et grand avec une vaste salle dés l'entrée (30 x 20 mètres), ainsi que trois galeries qui partent, dont une fortement ventilée. Dans le fond de la salle d'entrée, encore une surprise de taille : une accumulation de coquilles de patelles et des charbons de bois épars attestent de passage. Là encore, probablement des Kawésqar, qui auraient facilement pu repérer ce porche éloigné, depuis leurs embarcations

Cavité

Jeudi 26 janvier

A la Grande Barrière, la météo reste mauvaise et interdit l'exploration. Il ne reste qu'à redescendre à Tahiti, où deux Bombard viennent embarquer l'équipe. Au karst nord, la nuit a été sèche, mais au réveil la pluie cingle. Le groupe part quand même explorer le gouffre des mille et une cascades. Des cannelures du lapiaz dévalent des ruisseaux frangés de blanc qui se précipitent avec violence dans la vaste échancrure. Une première descente de quinze mètres mène au fond de la dépression, où baillent deux grands puits. Evidemment, les eaux s'y concentrent. Pas question de descendre avec elles! Le bruit des cascades est si fort que les pierres jetées dans le vide semblent ne jamais percuter un sol dur... Les tentes de l'Aire du Condor sont démontées pour leur éviter les effets du vent sur une trop longue durée, puis stockées sur place. La descente vers la côte commence. En bas, en attendant les Bombard, c'est l'occasion d'aller reconnaître une grotte de la rive ouest, devinée sous les frondaisons il y a quelques jours depuis l'autre berge. Une importante arrivée d'eau semble en provenir. Un tuyau jaune est roulé à côté de son débouché sur la rive, preuve que les pêcheurs l'utilisent pour recharger leurs réserves. Parvenu au pied de la falaise franchissant la forêt, on fait face à un beau porche de 3 x 5 m. Hélas, un ressaut en mauvaise roche en interdit l'accès sans corde. Deux départs de galerie se devinent dans la salle d'entrée, c'est encore un objectif qu'il faudra reprendre.

Déluge par moments au camp principal, où les finitions et le rangement de la base logistique continuent. Au loin le Barros Luco moutonne, et la récupération des équipes revenant des camps avancés est sportive. Les gerbes d'écume ne les épargnent pas. C'est trempés qu'ils investissent la base pour mettre leurs vêtements à sécher sur les ficelles qui quadrillent l'espace tout autour du poêle. Chargé jusqu'à la gueule avant le brutal coup de collier qu'il doit donner, il rougeoie sans broncher sous les volutes de vapeur qui montent au plafond.

Mise à jour du mercredi 1er février 2017

Publié le 01-02-2017

Vendredi 27 janvier

Aujourd'hui est une journée relativement calme. Cédric, Lionel, Arnauld, Joël et Denis partent à la grotte des Trois entrées pour en continuer l'exploration. Depuis la base, ils se dirigent donc vers l'est avec leur Bombard, longent la côte et entrent dans la première anse qui se présente à main gauche. Les dauphins jouent avec le bateau. Après avoir débarqué, suivre la falaise en remontant d'une trentaine de mètres en altitude permet d'atteindre le porche où une plateforme a probablement été aménagée autrefois par les Kawésqar. Un mur de pierre, des amas coquilliers, une côte d'otarie confirment leur passage. De là, la vue sur la mer est imprenable ! Tandis que Cédric et Joël commencent à lever la topographie, Lionel, Arnaud et Denis partent en exploration au-delà du terminus atteint la veille, au sommet d'un puits. Le trajet suit une galerie d'environ huit mètres carrés de section, autrefois parcourue par l'eau circulant en conduite forcée. Le sol en a été ensuite incisé sur 3 à 4 mètres de hauteur par les eaux, formant un surcreusement plus étroit mais très esthétique. Des galeries affluentes débouchent en paroi et en plafond. On parvient dans un volume plus important à partir duquel la galerie principale remonte plus fortement. C'est là que l'on rencontre les cordes de marine laissées autrefois en place par des visiteurs. Les deux petites escalades faciles qu'elles équipent donnent sur un complexe de galeries entrecroisées où l'on suit le fort courant d'air. Après l'ancien puits terminal, le réseau descend et la galerie en conduite forcée reprend, toujours ventilée. Elle donne accès à divers conduits affluents. Vu l'heure tardive, l'équipe s'arrête en bas d'une escalade. Le courant d'air est toujours là. Il sert de fil d'Ariane dans ce réseau complexe qui a tout pour devenir la cavité la plus importante du secteur, tant par son développement que par ses possibilités de pénétration profonde du massif.

Progression dans la grotte des 3 entrées

Dans la même anse, Carlos est revenu au porche qu'il a découvert avant-hier, et baptisé « Petite Chinoise ». Il est accompagné de Georges, Richard et Franck. Une rivière de 2 m3 par seconde sort d'un beau siphon situé sous un vaste porche. Elle se perd ensuite entre des blocs pour ressortir au rivage. L'eau est chargée en acides humiques, de couleur thé. Elle pourrait provenir d'une perte proche ou d'un lac. Franck déroule quarante mètres de fil de son dévidoir dans une galerie peu profonde et ressort dans un grand vide de plus de dix mètres de haut, avec une forte résonance. Un affluent arrive en rive droite. Il décide d'aller chercher Carlos et poursuivre avec lui. Ils explorent environ 80 mètres d'une galerie exondée avant de buter sur un second siphon. La nouvelle galerie noyée est belle, elle descend jusqu'à -24 m puis remonte. Franck a parcouru cent mètres, Carlos le rejoint. Mais l'autonomie de leurs bouteilles les contraint à faire demi-tour. Le complexe formé par la grotte des Trois Entrées et la résurgence de la Petite Chinoise constitue, à l'évidence, un très gros drain du massif, d'une ampleur rare en Patagonie, qui promet de belles explorations, dans l'air comme dans l'eau.

Au camp de base, où l'on en est réduit, depuis la panne définitive du Marlink, à communiquer avec le BGAN 710 de Centre Terre, Bernard constate avec inquiétude que celle-ci présente les symptômes d'une panne aléatoire : par moments, le verrouillage du satellite ne se fait pas, ou très difficilement. Décidément, nous sommes trahis cette année par l'électronique. Alors que la première visioconférence est pour lundi, les choses s'annoncent mal !

Stéphane, Vincent et Natalia ne rentrent qu'à 21 h 45, mais en été à cette latitude, il fait encore grand jour. Ils ont réalisé aujourd'hui la manip de modélisation 3D d'un secteur du karst que Stéphane avait programmée, le tout sous les caméras de l'équipe cinéma. Tout c'est bien passé (voir le contre rendu en encadré).

Samedi 28 janvier

La matinée est consommée par la préparation de l'évacuation de Michel (voir le compte-rendu en encadré). L'après-midi est très mauvaise, c'est un véritable déluge qui tombe du ciel. Toutefois, il faut remonter sur les massifs pour profiter de l'accalmie qui est annoncée pour le début de semaine prochaine : deux jours avec des vents faibles ! Malgré la tourmente, Jean-Marc, Joël, Denis, Florian, Lionel se portent volontaires pour partir au camp du Totem, sur la Grande Barrière. Cédric, Arnauld, Laurence et Jean-Phi ne monteront au karst Nord que demain.

Vue sur le camp de la grande barrière

Un autre objectif, plus proche, est choisi par Richard, Vincent, Carlos et Franck : plonger le siphon repéré au fond de la caleta San Pedro quelques jours auparavant par Natalia, Jean-Marc et Laurent. Après une heure de progression pénible dans la forêt, ceux-ci ont atteint la falaise, précédée d'un éboulis le long de laquelle ruissellent plusieurs cascades balayées par le vent. Au pied de l'une d'elles, ils ont trouvé un éboulis instable descendant sous un porche vers un siphon (n°1). Mais la descente est problématique. Ils poursuivent donc le long de la falaise, jusqu'à une seconde entrée descendante, plus praticable, où s'ouvrent une galerie et un autre siphon (n°2). En raison de la cascade qui ruisselle là, le lieu a été baptisé « las Duchas de San Pedro » (les douches de Saint-Pierre).

Aujourd'hui les plongeurs, chargés de leur lourd matériel, peinent dans la forêt avant d'atteindre enfin ce siphon n°2. Carlos y progresse de 30 mètres vers l'amont, dans une galerie déclive. Parvenu à -18, il s'arrête en raison du courant violent qui s'oppose à lui. Pendant ce temps, Vincent a fouiné dans la galerie proche du siphon. Il a trouvé une salle ainsi que la vasque d'un autre siphon qui semble être le siphon 1 ; celui-ci serait donc sur le même trajet des eaux, mais plus en amont que le siphon 2 actuellement en cours de plongée. Franck y remplace Carlos, descend jusqu'à – 20. Puis le conduit remonte franchement, et Franck pense même déboucher rapidement dans le siphon 1. Il est malheureusement bloqué par son fil d'Ariane : son dévidoir est vide. Il revient donc levant la topographie du siphon.

Départ du siphon n°1 de la Petite Chinoise

Dimanche 29 janvier

La nuit a été aussi agitée que la soirée : sous les assauts du vent déchaîné, les structures des cinq tentes de couchage du camp s'écrasent mais résistent. Les toiles claquent et vibrent. Les doubles toits appuient largement sur les tentes intérieures, laissant l'eau s'insinuer insidieusement à partir des points de contact. Pour beaucoup, le sommeil est bien long à venir.

Au matin, une équipe formée de Natalia, Franck, José et Bernard se prépare pour la grotte des Trois Entrées. Parvenue au port, catastrophe, plusieurs matériels ont été emportés par la mer ! Deux gros bidons de 200 litres ont disparu, dont l'un est vital puisqu'il contient tout le matériel d'entretien et de réparation des Bombard. Parmi les fuyards, il y a encore un canot pneumatique dans son sac, un kayak gonflable, une bouteille de plongée, deux sacs de bois de chauffage et quelques paires de rames. Pourtant, tout était stocké bien au-dessus des marées hautes ! Ce n'est que plus tard que nous apprendrons qu'un séisme de magnitude 5,3 s'est produit cette nuit à Puerto Williams, tout au sud de la Terre de Feu, à mille kilomètres d'ici : voilà certainement le responsable de la marée exceptionnelle qui a emporté notre matériel. L'heure est donc grave. La sortie prévue se transforme en opération de recherche, mais le Barros Luco est un fjord immense, vingt kilomètres de long, deux de large, qui présente plusieurs ramifications elles-mêmes très étendues… C'est presque mission impossible ! Pourtant, après une journée entière de fouille intensive, tout est récupéré, à l'exception de la bouteille de plongée, introuvable bien que Carlos ait quadrillé les profondeurs du seno à sa recherche. L'un des deux bidons a été retrouvé …à 12 km de la base !

Au karst Nord, l'équipe a déménagé le camp de l'Aire du Condor vers un lieu plus adapté.

Lundi 30 janvier

Une réparation de fortune de Bernard semble avoir stabilisé l'antenne satellite. Les visioconférences prévues ce jour vont donc pouvoir se tenir, la première est prévue pour 9 h 30, avec le lycée Louis Lumière de Lyon et la seconde avec le lycée Peytavin de Mende ainsi que le collège Ageron de Vallon-Pont-d'Arc, ce dernier en visionnage passif. Mais l'antenne n'en fait qu'à sa tête et la connexion très instable ne permet finalement pas d'assurer la liaison avec Lyon. A 12h, la visioconférence avec Mende démarre, les conditions ne sont pas optimales en raison du manque de débit... mais ça fonctionne quand même, avec, Bernard, José et Vincent aux commandes. Après diverses interventions, nos spécialistes répondent aux questions posées par les élèves. Tout s'est finalement bien passé, mais on a eu chaud…

Première visio conférence avec le lycée de Mende

L'après-midi, Stéphane relève une bathymétrie partielle du Barros Luco, dans une zone située face au camp, avec Georges à la barre. Les conditions de navigation sont mauvaises et il n'est pas question de s'approcher du débouché du fjord dans le Pacifique, là où les quelques relevés des cartes marines font état de hauts fonds de l'ordre d'une trentaine de mètres seulement. Durant les deux allers et retours que nous effectuons au travers du Barros Luco, le sondeur effectue plus de mille cinq cents mesures. Il ressort des données acquises que le fjord s'approfondit fortement au-delà du seuil qui le sépare de l'océan, puisque il dépasse les trois cents mètres de profondeur (limite supérieure de notre appareil). La coupe perpendiculaire au grand axe montre des tombants abrupts poursuivant les versants émergés. Ce fjord serait donc une très ancienne vallée glaciaire en auge, occupée ensuite par un vaste lac d'eau douce. Jusqu'à ce que la fonte des glaces ne fasse remonter de cent vingt mètres le niveau général des océans il y a quinze mille ans. Au cours de cette lente transgression, l'eau salée a envahi le lac du Barros Luco, lui donnant l'aspect d'étendue marine qu'il offre aujourd'hui.

Mardi 31 janvier

Exploration sur le camps de la grande bariere

L'équipe de la grande Barrière redescend à la base. Elle a passé un triste dimanche sous la bâche, à espérer une éclaircie, mais les conditions climatiques sont restées absolument déplorables. Bien que le camp ne soit qu'à 200 mètres d'altitude, il ne fait que 6 degrés sous la pluie constante qui frappe les tentes.

Aujourd'hui l'exploration de la grotte des Trois Entrée est poursuivie

Janvier se termine. Demain, l'équipe de février décolle de France, avec une seconde station BGAN que notre partenaire Marlink nous prête pour remédier à nos ennuis récurrents de communication, et assurer la tenue des trois visioconférences qu'il nous reste à tenir avec les scolaires.

Le cliché science

Publié le 01-02-2017

Un relevé 3D haute résolution des lapiés de Patagonie

Les surfaces karstiques de Patagonie comptent parmi les plus spectaculaires au monde et nous avons pour projet d'étudier et comprendre les modalités de la mise en place de ces paysages exceptionnels. Jusqu'à présent, nous avons surtout décrit et photographié ces surfaces. Lors de nos expéditions 2008 et 2010, nous avons pu instrumenter un bassin versant et avons réalisé de nombreuses mesures qui nous ont permis de mieux comprendre le fonctionnement de ces lapiés.

Mais il restait à mieux comprendre la géométrie de ces formes spectaculaires. Les cannelures de dissolution sont notamment très intéressantes car elles structurent l'infiltration avant la pénétration de l'eau sous terre. Elles s'organisent en bassin-versant de quelques mètres à quelques centaines de mètres carrés et offrent sur quelques dizaines de mètres les morphologies d'un drainage structuré. Pour ce faire, le choix a été de recourir à l'imagerie 3D à très haute résolution. La production d'un modèle 3D offre en effet la possibilité d'une représentation totale et exacte d'une portion de lapiaz. Le clone numérique produit est alors le support (i) d'une visualisation déportée sur informatique, (ii) d'une analyse des caractères géométriques de l'objet (dimension, pente, micro-relief) et (iii) d'une modélisation par simulation des écoulements afin d'étudier à la fois les dynamiques du ruissellement et de l'érosion.

Pour conduire ce projet, Centre Terre, déjà associé au laboratoire Edytem (edytem.univ-savoie.fr) (CNRS et Université de Savoie) pour la partie analyse des karsts, s'est associé à un partenaire technologique et industriel : l'entreprise Perazio Engineering (www.perazio.com). Spécialisé dans le domaine des technologies 3D en domaine complexe, Perazio Engineering a acquis une solide expérience et des références sérieuses tant sur des modèles 3D de grotte qu'en Recherche & Développement (grotte de Lascaux, grotte Chauvet, Système d'écoulement des eaux usées de Paris). L'objectif est ici d'unir ces compétences pour construire le modèle 3D à haute densité, simuler les modalités de l'érosion et valoriser en commun ces résultats (publication scientifique notamment).

Nous avons pu réaliser la première partie du projet sur les surfaces lapiazées de la Punta Blanca, un secteur choisi pour sa bonne représentativité. A plus de 300 m d'altitude, sur un espace de quelques centaines de mètres carrés, nous avons pu conduire l'opération de relevé en vue d'un assemblage photogrammétrique par multi-corrélation d'images. Cette opération a consisté en un positionnement de cibles sur le terrain, le relevé topographique de ces cibles et enfin la couverture photographique par un dispositif développé par Perazio Engineering.

Natalia et Vincent collent une dizaine de cibles polyester sur la surface du calcaire. Elles seront relevées en topographie afin de donner une échelle, une assiette et une orientation correcte au modèle.
La perche développée par notre partenaire Perazio Engineering permet d'acquérir rapidement plusieurs photographies simultanément.
Stéphane parcourt la cannelure en aller-retour pour réaliser le relevé des 4300 photos qui serviront à l'assemblage du modèle 3D.

4300 clichés photographiques vont désormais être traitées, sur station de travail, dès notre retour en France. Une fois modèle 3D produit, les opérations d'analyses et de simulation pourront débuter et donneront nous l'espérons une vision renouvelée et novatrice de ces paysages si spectaculaires.

Le bassin versant étudié est une petite portion de surface lapiazée de moins de 200 m². Les cibles, visibles de chaque côté servent au contrôle géométrique du modèle.

Prévention et sécurité, maîtres mots de l'expédition

Publié le 31-01-2017

Communiquer sur un accident ou une maladie affectant un des membres de l'expédition n'est pas facile. Nulle volonté de rétention d'information derrière ce constat ; simplement le souhait de ne pas alarmer inutilement la famille. Inutilement, puisqu'elle ne dispose pas du moyen de s'informer davantage sur les évènements, ni sur l'état physique et psychologique de la personne concernée. Maintenant que Michel est en sécurité à l'hôpital de Punta Arenas, que ses proches sont au courant et peuvent communiquer avec lui, il est possible de revenir sur la chaîne des évènements qui se sont déroulés, ce qui sera l'occasion de parler de la manière dont la sécurité est assurée sur Ultima Patagonia 2017.

Equipe Madre de Dios

Samedi 14 janvier, en déménageant du bateau, Michel ne voit pas une écoutille ouverte dans le plancher de la cabine centrale du bateau et met le pied dans le vide. Sa cage thoracique heurte violemment le rebord de l'écoutille. Souffle coupé pour quelques dizaines de secondes qui lui semblent une éternité, il constate ensuite une grosse contusion sur le torse et craint une possible fracture d'une côte flottante. Immédiatement consulté, le CCMM, Centre de consultation médicale de Toulouse, auquel Centre Terre est affilié depuis 2010 pour le suivi médical des membres de ses expéditions, précise que seul le temps peut guérir une éventuelle fracture de ce type, puisque elle ne peut pas être réduite ni immobilisée du fait des mouvements de la cage thoracique liés à la respiration. Michel doit donc prendre son mal en patience et se limiter à traiter la douleur. Un traitement classique lui est administré; il est bien connu pour ses effets sur le système gastrique et intestinal, ce qui fait que ni Michel, ni le CCMM ne s'alarme lorsque ces effets secondaires se manifestent. Une nouvelle prescription du CCMM vise à contrecarrer cette évolution.

Cependant, la prostration de Michel s'aggrave. La douleur de sa contusion d'origine semble maîtrisée, au point qu'elle est négligeable comparée aux dérèglements intestinaux très douloureux qui l'affectent désormais. Rien ne semble le soulager. L'utilisation de la valise médicale Parsys mise en œuvre par Bernard, permet d'effectuer plusieurs examens à distance. Le savoir-faire des médecins du CCMM leur permet à de quantifier l'état général du malade mais n'apporte pas de diagnostic plus précis. Température, pouls et tension, sont en effet dans la norme. De façon incompréhensible, Michel s'affaiblit encore davantage, reste alité en permanence, est pris de nausées, ne mange plus, se déshydrate ; son système digestif semble ne plus fonctionner. A tel point qu'une évacuation est finalement décidée en accord entre le chef d'expédition, le patient et le corps médical. Dés lors, l'assistance médicale de Michel est activée.

Mais extraire un malade du fin fond de l'île Madre de Dios n'a rien à voir avec les rapatriements classiques que les sociétés spécialisées opère journellement à travers le monde. Sans rien dire des conditions météorologiques extrêmement dures qui sévissent ici… Bernard et Marcelo mettent la compagnie d'assistance en relation avec la seule société de Punta Arenas rompue à ce genre d'opération. Mais son unique hélicoptère d'un rayon d'action suffisant (400 km) n'est pas sur zone.

Il ne reste plus que l'option de l'Armada, la filière navale de l'armée rompue à ce type d'extractions compliquées. Marcelo active ses contacts et obtient son intervention, bien que l'Armada soit très sollicitée par les incendies exceptionnellement graves qui affectent le centre du Chili, mobilisant nombre d'hélicoptères. L'opération est finalement programmée pour la mi-journée du samedi 28. Le jour dit, le temps est mauvais avec pluie et vent conjugués, et Michel s'inquiète. Mais les conditions s'améliorent vers 11 heures, preuve que la fenêtre choisie par l'armée était la bonne.

La seule DZ possible a été repérée et balisée par Bernard; elle est située face au camp mais de l'autre côté du seno. Lorsque l'appareil en approche se fait entendre, il est en plein brouillard. Deux fusées parachutes sont alors déclenchées. Un fumigène est également allumé afin d'aider au mieux le pilote à se poser. Côté camp de base, c'est une caravane qui se met en branle pour convoyer Michel qu'il faut soutenir. Un quart d'heure de marche. Michel monte dans l'appareil, les portes se ferment. L'hélicoptère décolle, tourne sur place et entame son vol de retour de plus de trois heures via Guarello afin de recharger en combustible.

Hélicoptère de l'Armada Chilienne
Hélicoptère de l'Armada Chilienne

Nous apprendrons plus tard que Michel a été hospitalisé à Punta Arenas vers 16 heures. Puis vient le fin mot de l'histoire : ce qui a dégradé son état n'a absolument rien à voir avec sa chute. Il s'agit d'une infection intestinale sévère, postérieure, qui a détruit son système digestif. Lui seul ayant été atteint, son origine reste inconnue.

Il est aujourd'hui hors de danger mais reste sous traitement. Il doit sortir de l'unité d'observation intensive dans les 48h.

Ces péripéties confirment que tout peut arriver en expédition, y compris l'imprévisible. On n'est pas pour autant dispensés de programmer le prévisible ! Pour nous, cette programmation a commencé par la constitution plusieurs mois à l'avance d'une grosse pharmacie devant rester sur la future base logistique et de petites pharmacies destinées aux camps avancés. Leur contenu a été arrêté par le CCMM, qui a également organisé pour nous une journée de formation générale. Parmi les aléas possibles, il y a ceux qui peuvent survenir lors des trajets d'approche en Bombard. Gilets, matériel de sécurité embarqué, entrainement à la conduite, formation à la chute d'un homme à la mer sont systématiques. Lors des déplacements en navire des équipes en début, en milieu puis en fin d'expédition, un point sécurité est également effectué journellement car les conditions changent constamment. Pendant l'expédition proprement dite, la météo est consultée en permanence, notamment les prévisions sur la force du vent, car c'est elle qui conditionne les possibilités et les conditions de navigation.

Lapiaz

Le dernier maillon de la chaîne de sécurité est le participant lui-même. Il doit avoir totalement intégré qu'il ne devait jamais partir seul, jamais prendre de risque vu l'isolement où nous sommes, c'est-à-dire toujours rester un cran en-dessous de ses possibilités réelles. Chacun sait aussi qu'une équipe ne doit jamais partir sans une radio préalablement chargée, qu'un camp avancé doit rendre compte de ses activités chaque jour à la base logistique à 10, 12 et 20 heures, que toute entorse à ces obligations serait susceptible d'entraîner une intervention préventive depuis le camp de base, perturbant le fonctionnement général de l'expédition.

Malgré toutes les préparations effectuées en amont du départ, malgré le respect strict des procédures de sécurité tout au long des expéditions, malgré l'information circulant en permanence entre nous et les autorités chilienne via Marcelo pour verrouiller l'environnement général de nos activités, Centre Terre a quand même dû gérer trois évacuations, en huit campagnes réparties sur vingt-deux ans. Elles étaient à chaque fois dues à un aléa impossible à prévoir : une chute dans un puits de surface occulté par des buissons et un rocher qui s'escamote au passage d'un équipier, une autre chute consécutive à la rupture d'une prise rocheuse, enfin l'infection intestinale de cette année.

L'exploration dans des conditions extrêmes de territoires inconnus nous expose évidemment à ces risques aléatoires. Nous ne pouvons que les accepter, tout en essayant de les circonscrire au mieux. Elle est heureusement pleine de moments rares, de découvertes uniques et de relations humaines fortes qui les rendent pour nous irremplaçables. Là réside notre attrait pour les îles calcaires inexplorées de la Patagonie ; voilà pourquoi nous y revenons encore et encore.

Lapiaz

Le temps change, les équipes aussi

Publié le 05-02-2017

L'équipe au complet sous le (rare) soleil de l'île de Madre de Dios

Mercredi 1er février

Le temps ne fait qu'empirer au cours de cette journée qui voit la redescente à la base de l'équipe du karst nord. Quitter un camp implique de sécuriser les tentes et démonter la bâche de protection pour éviter qu'elle ne batte dans le vent et se déchire ; il faut également faire l'inventaire du matériel et de la nourriture restant sur place, en prévision de la montée de la prochaine équipe.

Les arrivants nous détaillent leur quotidien. Les communications restant difficiles avec le karst nord, la base n'en a reçu que des nouvelles fragmentaires. On sait que le 29, après une heure trois quarts de marche d'approche, Arnauld, Laurence, Jean-Philippe, Cédric et Luc de l'équipe cinéma ont décidé de déplacer le camp. L'« Aire du Champignon givré » est située à un quart d'heure de marche plus haut que l'ancien emplacement, toujours sur la roche où l'eau ruisselle, mais 3 tentes et une bâche peuvent y être montées à peu près à l'abri du vent - celui du nord excepté. Les tentes à installer sont gorgées d'eau et la pluie ne faiblit pas, il fait un froid de loup, c'est ça l'aventure! L'eau qui court sur la roche entre dans les tentes …pour ne plus en ressortir. Il faut entailler le tapis de sol pour qu'elle s'écoule. Après une soupe brûlante, on s'allonge tout habillé dans le sac de couchage dans l'espoir de sécher un peu… La nuit est glaciale et difficile. Au petit matin du 30 janvier, les amas de grêle qui fondent un peu partout, y compris entre les tentes, illustrent la rudesse du climat.

Mais le temps est meilleur : la pluie - parfois la grêle - n'est plus qu'intermittente. Le premier objectif choisi est la bande de grès située au nord qui a nargué l'équipe précédente. L'atteindre est tout sauf aisé : fractures, dépressions et lanières d'une forêt très dense ralentissent la progression. L'itinéraire passe près d'un grand puits de 80 mètres et d'une grotte-abri. La perte enfin atteinte après trois heures de progression est décevante. Les marcheurs longent le contact grès-calcaire jusqu'à un point haut d'où ils dominent, loin au nord-est, le canal Trinidad et le seno Egg.

Mardi 31, le temps est plus lourd et incite davantage à aller sous terre qu'à explorer la surface du karst. Arnauld et Laurence atteignent - 47 m à la cueva de los Gringos que l'équipe précédente avait repérée. Près du camp, dans la « doline du Chameau », nommée d'après une formation calcaire évocatrice, Cédric trouve deux puits parallèles secs. Vers - 25 m, il y est rejoint par Arnauld et Jean-Philippe. Tous trois parviennent à un élargissement déclive donnant sur un magnifique puits de 50 mètres plein vide, débouchant dans une grande salle : elle fait 30 mètres de diamètre. L'ensemble est grandiose. Un nouveau départ demande un bout de corde. Il donne sur un éboulis, puis sur le « méandre des Egyptiens », où l'on doit choisir à l'entrée de quel côté tourner la tête, tant le passage est étroit… Inévitablement, un pincement les bloque à la cote - 120 m. Ils sortent à la nuit close, il est 23 heures.

Aujourd'hui donc, redescente à la base. Tout en bas, une otarie cabriole dans l'eau que le fond sableux colore d'un beau vert clair. Mais la marée basse a aussi mis le Bombard au sec! Il faut le désensabler, heureusement sans trop de peine.

Le Bombard est ensablé, il va falloir le dégager ...
Retour à la base après plusieurs jours d'exploration

Les plongeurs sont au siphon de la Petite Chinoise : Vincent, Carlos, et Franck se sont adjoint deux porteurs : Laurent et Richard, car l'accès est pénible et le matériel est lourd. En effet, tous trois vont plonger. Deux voyages sont nécessaires. Enfin on y est! Les deux porteurs s'adonnent maintenant à des activités d'ordre scientifique : mesure de température, d'humidité, de conductivité de l'eau. Dans le premier siphon, Franck pose un luirographe (appareil autonome permettant de suivre entre autres sur une longue durée le niveau de l'eau, donc le débit du siphon) puis deux capteurs de température dans la galerie inter-siphon. Vincent et Carlos le rejoignent et tous trois partent dans le second siphon, qui est vaste et clair. Vincent est devant, il déroule le fil d'Ariane tout en luttant contre le courant qui le repousse. Franck fixe le fil, Carlos filme.

Parvenu à -33 m, Franck passe sur ses bouteilles principales lorsqu'un de ses détendeurs givre et se met en débit constant (ce qui a pour effet de vider la bouteille très rapidement, privant d'air le plongeur). Il change d'embout et fait demi-tour, prévient Carlos. Carlos a compris, il veut fermer le détendeur de Franck. C'est alors que le détendeur de sa seconde bouteille givre à son tour et se met aussi à fuser. Alerte rouge! Et loi des séries : aujourd'hui Franck n'a pas mis ses bouteilles « en latéral », une de chaque côté du corps, mais « en dorsal », ce qui fait qu'il n'a pas accès à ses détendeurs, qu'il ne peut pas gérer! Carlos n'a pas le temps d'agir, car Franck, en un éclair, a choisi une autre option : vu la faible durée de sa plongée, il lui est possible de foncer à toute allure vers la vasque de départ du siphon 2.

Les plongeurs s'équipent à l'entrée du siphon de la "Petite Chinoise"

Franck finit par sortir le siphon, alors que ses détendeurs fusent toujours et qu'il ne reste plus que 50 bars de pression dans ses bouteilles, contre 230 au départ. C'est-à-dire trois à quatre minutes d'air… Il était moins une, Franck a eu la plus grosse frayeur de sa vie. Vincent, toujours devant, ne voyant plus ses camarades, contrairement au plan arrêté ensemble pour la plongée, comprend à son tour que quelque chose de grave vient de se passer. Il cesse sa pointe à la cote - 38 m, à 122 m de l'entrée du siphon 2, avec vue à - 45 m, dans une galerie de près de vingt mètres carrés de section, qui expulse plus de 3 m3 d'eau à 6 °C par seconde. Revenu dans l'inter-siphon, Vincent donne à Franck sa bouteille relais pour lui permettre de repasser le premier siphon. Tout revient à la normale, mais c'est un bien rude épisode qui se termine. Le sang-froid et l'expérience de nos trois plongeurs ont évité le pire.

Jeudi 2 février

La grotte des Trois Entrées reste au centre de nos préoccupations. Stéphane, Laurent, Joël, et les deux Georges, accompagnés par Cecilia, notre architecte, fouillent aujourd'hui la zone d'entrée où des départs de galeries, certaines ventilées, n'ont pas encore été vus. A la clef, exploration, équipement, topographie, photo. Au soir, tout est exploré et l'écheveau de galeries étagées qui caractérise cette partie de la grotte s'est complexifié un peu plus. Pendant ce temps, Laurence, Cédric, Florian, Bernard et Jean-Marc sont au fond de la grotte, à chasser eux aussi le courant d'air principal, délaissant les petits affluents latéraux qu'ils rencontrent. De nombreuses escalades, où ils consomment une centaine de mètres de corde, les retardent. Le profil du réseau est en dents de scie. Des indices présagent d'une jonction possible avec un autre porche en falaise.

Laurence en exploration dans la grotte des 3 entrées

Au total, aujourd'hui, le développement de la grotte s'est accru de plus de cinq cents mètres de nouvelles galeries. La grotte des Trois Entrées tient ses promesses.

Dans le même secteur, Arnauld, Jean-Philippe et Richard continuent la prospection systématique du pied des falaises côtières. Plus de 3 heures de progression dans la forêt n'apportent pas de nouvelle découverte.

La visioconférence avec le lycée Auguste & Louis Lumière, qui n'avait pas pu se tenir précédemment, se déroule aujourd'hui sans incident. José vante les vertus pédagogiques de la spéléologie, Bernard fait le point sur le déroulement de l'expédition, Vincent répond aux questions qui fusent. Les élèves sont ravis, nos intervenants également.

Profitant de l'amélioration relative, Natalia, Denis, Lionel et José montent au karst nord. Ce camp est décidément baladeur! Trouvant les tentes trempées, pleines d'eau, bref : inhabitables, ils démontent tout et vont s'installer immédiatement sur un troisième emplacement, qu'ils aménagent de manière à y monter deux tentes. C'est un coin intermédiaire entre les deux premiers emplacements, protégé par une falaise et un peu de végétation.

Vendredi 3 février, apéro en terrasse!

Ce matin, en ouvrant la porte de la tente, que l'on soit au karst nord ou au camp de base, divine surprise : il fait beau! Ce n'est pas un petit morceau de bleu de loin en loin sur un fond gris, non, c'est un vrai ciel bleu ou circulent paresseusement des cumulus débonnaires. Au camp de base, nous sommes encore dans l'ombre, mais la Grande Barrière, face à nous, se déploie dans toute sa majesté, avec ses pentes chargées de forêt dense débouchant sur la blancheur des sommets. Très vite, le soleil désescalade la pente et illumine le camp. Janvier ne nous a pas épargnés, mais février, statistiquement meilleur, se montre sous son meilleur jour.

Le petit groupe du karst nord admire le paysage rocheux qui l'entoure et qui sèche rapidement. Tout devient d'un blanc presque éblouissant. L'équipe se scinde en deux. Lionel et Denis vont explorer un puits de surface situé non loin du second emplacement de camp. C'est un beau puits de quarante mètres, mais il donne sur une simple pente d'éboulis qui descend à la cote - 50 m. Il n'y a pas d'issue.

Natalia et José prospectent le lapiaz vers le sud-ouest, en direction de la caleta San Pedro. Le lapiaz est magnifique, mais parmi les innombrables ouvertures qui trouent le sol, comment savoir laquelle a des chances de descendre profond ? Sur ce domaine, ce n'est pas au centre du karst qu'il faut chercher, c'est aux marges, au contact avec la bande de grès située au nord, déjà atteinte récemment mais sur une toute petite zone, qu'il faudra suivre vers le nord-ouest afin d'y chercher les pertes des écoulements superficiels venant des sols imperméables. C'est dans ces conditions que se sont formés les réseaux les plus intéressants. Malheureusement le karst nord est immense et cet objectif est très loin… Natalia et José marchent six heures, traversant des paysages somptueux, avec des ciselures rocheuses remarquables, mais ne trouvent pas de comètes ni de champignons. La raison en est simple, il n'y a pas par ici sur le sol les blocs erratiques de roche insoluble qui président à leur formation.

Tout juste trouvent-ils un « chapeau de champignon » en calcaire posé au sol, mais c'est seulement le reste du démantèlement d'une strate calcaire fine. Ce phénomène d'ablation ou d'altération de strate mince donne lieu à des blocs de calcaire qui, parfois, « marchent »! En effet ils se déplacent de loin en loin en suivant la pente, laissant derrière eux une « piste » constituées d'empreintes successives, parfois 3 ou 4, marquée en sombre sur le sol clair. Ce qui les déplace ainsi, ce sont des épisodes exceptionnels de vent très fort ou d'écoulements particulièrement violents, qui les poussent progressivement vers le bas de la pente. Ici les pierres marchent, et sur les cols particulièrement ventés, il arrive qu'elles volent!

Après un petit « coup de mou » l'après-midi, le beau temps se réinstalle franchement, à tel point qu'au camp de base, pour la première fois, on prend l'apéritif en terrasse, devant la cabane, face au soleil qui descend et disparaît derrière la colline d'en face, éclairant obliquement le Barros Luco plat comme un miroir.

Couché de soleil sur le fjord Barros Luco

Malheureusement pour l'équipe de janvier (baptisés les « juillettistes »), ce beau temps vient trop tard! Le départ est pour dimanche matin à six heures, alors aujourd'hui il faut laver, sécher, ranger, plier, conditionner, stocker. Dans les bidons qui vont rejoindre le conteneur et mettre plusieurs mois pour rentrer en France, on laisse des blocs de carbure de calcium qui vont absorber l'humidité et l'empêcher de ronger le matériel ou de pourrir les vêtements.

Ceux qui restent deux mois n'ont pas ces contraintes, ils vaquent à leurs occupations. Vu le temps, c'est une sortie sur le Barros Luco qu'ils programment. Les candidats ne manquent pas : ils sont dix à s'élancer sur deux Bombard pour la journée, avec lunettes de soleil et crème solaire, car nous sommes ici aux limites du trou dans la couche d'ozone qui affecte l'Antarctique, et le soleil est méchant.

Le programme est d'aller filmer les encoches marines situées à l'extrémité est de la Grande Barrière, et reconnaître l'accès au camp 2 de 2010. Un premier crochet est pour la résurgence de la grotte des Trois Entrées où une coloration a été faite hier. La fluorescéine est-elle sortie, ou pas ? L'eau est-elle teintée en vert ? Ce n'est pas clair et les avis sont partagés. Un prélèvement est effectué et sera analysé en laboratoire. Bernard en profite pour voir de plus près un porche en falaise, en utilisant une méthode originale : avec le drone des cinéastes et son retour vidéo, il visionne directement et photographie cette entrée qui demanderait, pour être atteinte, une longue escalade!

Ensuite on file pique-niquer sur le site des encoches, dans une ambiance proche de celle des calanques de Marseille… Richard veut aller voir une résurgence qu'il a repérée sur la photo aérienne. C'est un porche ouvrant directement sur la mer, donnant sur une vasque d'où part un beau siphon délivrant 2 à 3 mètres cubes par seconde malgré les deux jours sans pluie que nous vivons. A revoir absolument! Grâce au Nautiz X8 que notre partenaire Handheld a mis à notre disposition, la cavité est aussitôt géolocalisée par photographie et se retrouve automatiquement reportée sur le fond cartographique embarqué par l'appareil.

La troupe reconnaît ensuite le départ de l'itinéraire pédestre vers les senos Norte et Contreras, déjà parcouru en 2006, et qui constituerait notre itinéraire de repli en cas de nécessité. Dernière bonne fortune de la journée : la bouteille de plongée en carbone portée manquante est retrouvée non loin de l'endroit où l'on avait déjà repêché le bidon de matériel de réparation des Bombard, deux jours auparavant.

La nouvelle tombe vers 15h via le téléphone satellite de la base : les arrivants de février (dits « aoûtiens ») sont en mer.

Les dauphins escortent l'équipe de février

En navigant dans ces conditions idylliques, ceux qui découvrent la Patagonie pour la première fois se disent sans doute qu'on leur a menti sur ce pays et son climat. Mais peut-être bien qu'ils mangent leur pain blanc! L'avenir le dira. La soirée qui commence maintenant est la dernière avant que l'équipe ne se scinde entre ceux qui vont partir et ceux qui vont rester. On la fête avec un pisco accompagné de toasts de pain tiède cuit par Georges et tartiné au foie gras de Richard, suivis d'un festival de flammkuches et de pizzas mitonnées magistralement par Luc. On échange longtemps sur ce mois qui a passé si vite et scellé tant d'amitiés. C'est bien tard qu'on va se coucher, en admirant pour la première fois la voie lactée et les astres méconnus du ciel de l'hémisphère austral, dont la Croix du Sud qui trône au-dessus de la pointe est de la Grande Barrière.

Samedi 4 février

Après une nuit froide due au ciel clair, la magie se poursuit : il fait aujourd'hui encore meilleur qu'hier, si c'est possible! A neuf heures, le don Arturo et la Rosita apparaissent, ridant à peine le miroir des eaux.

Pour les membres de l'équipe de février qui viennent de quitter le bord et montent maintenant vers la base, prendre pied sur Madre de Dios est rude. Avec leurs petites chaussures civilisées, ils pataugent dans la pente raide et fangeuse que nos transports de matériel de début janvier ont transformée en fondrière. Devoir tremper complètement ses pieds dans une boue noire et liquide en moins de dix mètres est un baptême du feu un peu raide, mais c'est une bonne façon de se mettre, au sens propre, dans le bain. D'ailleurs les victimes, tout à la joie de fouler enfin le sol de Madre de Dios, n'en ont cure. Les partants, tout au contraire, ont élaboré des stratégies savantes pour arriver les pieds secs sur le bateau. Un homme averti en vaut deux!

On se rencontre, on se congratule, les tentes se vident et se remplissent de nouveaux occupants. Sur la tyrolienne qui reprend du service, les sacs et les bidons de matériel des uns et des autres montent et descendent en alternance. Un réapprovisionnement en essence, en gaz et en vivres vient compléter certains stocks un peu trop faibles. Le soir, nouvelle fiesta, autour d'un méchoui de « cordero » chilien organisé par Marcelo, pour fêter ce grand chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens. Les uns partent avec des souvenirs plein les yeux, les autres arrivent avec une envie d'en découdre qui va trouver à s'employer dès demain.

L'équipe se renouvelle, l'expédition continue!

Le cliché science

Des concrétions prélevées pour une étude paléo-climatique

Aller sous terre et explorer les cavités permet de remonter le temps et d'y retrouver la trace des climats du passé. En effet, le milieu souterrain n'est pas un milieu clos, mais au contraire un espace en échange permanent avec l'extérieur. Les rivières de surface qui se perdent sous terre transportent par exemple des éléments (galets, sables, matière organique…) que l'on peut retrouver piégés dans les grottes. De même, les stalactites et les stalagmites poussent avec l'eau qui percole dans le réseau de fissure, mais cette eau provient de la surface et transportent aussi avec elle des solutés. Pour qui sait les lire, ces informations contenues dans le secret des grottes peuvent se révéler un puissant enregistreur des variations environnementales du passé.

Lors de l'exploration de l'Ojo de la Madre (une des plus hautes pertes que nous avons pu explorer), nous avons pu identifier une coupe sédimentaire très intéressante dans un recoin latéral à la galerie. Cette coupe était composée d'une importante accumulation de graviers, de galets et de sables. Au-dessus, nous avons noté qu'une concrétion (ojo-B) était en cours de formation. Par contre, sous la coupe, une autre concrétion (ojo-A) était scellée par les sables et les graviers. Or on sait que les concrétions se forment plutôt pendant des phases climatiques chaudes ou tempérées (comme la période actuelle). Les dépôts détritiques (galets, graviers et sables) témoignent eux, de phases froides ou de phases d'écoulement plus important.

Relevé de la coupe ojo

On sait aussi que la dernière phase glaciaire mondiale importante a eu lieu il y a 22 à 25.000 ans et qu'elle a recouvert en grande partie l'archipel de Madre de Dios. A partir de ces connaissances générales et de ces observations de terrain, il est raisonnable de penser que la stalagmite scellée (ojo-A) date d'une période chaude précédent la dernière période froide. Or les stalagmites peuvent être datées par méthode radiométrique et il doit donc être possible de dater l'ensemble du dépôt en prélevant les deux concrétions qui encadrent la série détritique.

Analyse de la coupe ojo

Un partenariat uni Centre Terre avec le laboratoire Edytem (CNRS-Université de Savoie) et l'université de Melbourne (Australie), tous deux spécialisés dans les études paléo-climatiques en grotte. Les deux concrétions prélevées vont ainsi faire l'objet de micro-prélèvements qui seront datés par la méthode Uranium/Thorium, méthode permettant d'obtenir des âges absolus dans la limite de 400.000 ans, soit bien au-delà de la dernière période froide. Des analyses isotopiques (permettant de retrouver les paléo-températures) sont aussi envisagées. Nous espérons ainsi mieux comprendre les variations climatiques de toute la bordure ouest de la Patagonie sur les dernières dizaines de milliers d'années.

Concrétion ojo A&B

Relevé de la coupe ojo : relevé de la coupe sédimentaire dans la perte « Ojo de la Madre ». Une importante épaisseur de galets, de graviers et de sables témoigne des flux d’eau qui ont transportés ces éléments détritiques probablement à la fin de la dernière période glaciaire.

Analyse de la coupe ojo : les documents (topographie de la cavité, relevé de la coupe, description des échantillons) sont mis au propre et ordonnés au camp de base dans les jours qui suivent.

Concrétion ojo A&B : les deux concrétions qui encadrent la série détritique ont été prélevées. Elles feront l’objet de datations absolues par la méthode Uranium/Thorium et d’analyses complémentaires qui permettront de mieux comprendre les variations climatiques subies par la région sur les dernières dizaines de milliers d’années.

Découvertes prometteuses sur le front de mer

Publié le 11-02-2017

Dimanche 5 février

Après toutes ces nuits obscures sous la pluie, la pleine lune baignait hier le camp de base d'une lueur presque irréelle... Ce matin à six heures pile, les deux navires ramenant à la civilisation l'équipe de janvier levaient l'ancre. Voyage sans histoire, mais la houle à la sortie du Barros Luco restait bien forte malgré deux jours de calme. Au point de chahuter les navires et de desceller la gazinière du carré de l'un d'eux, jusqu'à la renverser sur le sol dans un bruit qui a réveillé ceux qui dormaient encore, malgré roulis et tangage! À Punta Arenas, les partants ont visité Michel à la clinique. Il va bien maintenant, espère être libéré sous peu, mais reste en observation au moins jusqu'en fin de semaine. Les médecins n'ont toujours pas compris comment il avait pu subir une déshydratation tellement profonde que l'infirmier présent dans l'hélicoptère avait dû la traiter de toute urgence. Aucun parasite n'a été trouvé dans les prélèvements effectués. Des analyses complémentaires ont été lancées.

Sur l'île, la pluie est revenue après cette parenthèse de beau temps. Ce matin, Marcelo et Bernard qui regardent de près les prévisions sont toutefois confiants, car même si le ciel est gris et que tout ruisselle, la fenêtre météo est là et bien là... En tout cas, c'est la meilleure depuis début janvier : la hauteur de la houle sur le Pacifique n'est plus que de deux mètres trente. La journée sur les plages du Pacifique à la sortie nord du Barros Luco, c'est donc pour aujourd'hui...

Après un briefing pour les « nouveaux » qui cherchent évidemment encore leurs repères, les préparatifs démarrent : remplir les nourrices de carburant, embarquer le matériel de sécurité, faire les derniers réglages. À bord des deux Bombard, douze personnes, dont une majorité a enfilé une combinaison néoprène, emportent leur matériel spéléo et photo; l'équipe cinéma est de la partie.

Quarante minutes plus tard, les deux Bombard qui se suivent de près sont en approche du front pacifique. Rive droite, peu après la bahia Blanca d'où démarre notre itinéraire d'approche du karst nord, un premier porche apparaît, certes imposant avec ses quarante mètres de hauteur, mais sans prolongement visible depuis nos embarcations. En verrions-nous un que nous ne pourrions pas débarquer : la houle heurte violemment par le travers la falaise qui plonge droit dans la mer. Pas question d'attaquer cette forteresse! L'histoire se répète un peu plus loin, à l'aplomb du cabo Vertical, avec un porche déjà aperçu lors de chacune de nos entrées ou sorties du Barros Luco par mer. Heureusement, les conditions de dépose semblent un peu meilleures, alors Anthony et Denis débarquent en version commando. Le second Bombard reste en soutien à proximité.

Le porche est grandiose.

Le duo gravit rapidement les 50 mètres qui le séparent de la côte et pénètre sous terre. Anthony et Denis explorent 200 mètres de galeries se dirigeant dans deux directions différentes. Ça file donc...

Pas de doute, il faudra revenir; mais pour l'heure l'objectif principal reste de tenter de débarquer sur les plages du Pacifique, ce que la faible houle semble permettre aujourd'hui.

Porche repéré au cours de la prospection sur le front Pacifique
Vue sur le porche, dans l attente de récupérer Denis et Anthony

Ça y est, la première plage est en vue! La seconde apparaît non loin. C'est elle que nous visons : il y a là, visible sur la photo satellite, une rivière qui jaillit tout droit de la masse des calcaire à deux kilomètres du littoral, et c'est évidemment un objectif de tout premier ordre.

Nous nous préparons, sauf que... sauf que... si les deux mètres trente de houle annoncés ne semblent pas grand chose dans l'absolu, ici, à l'approche de cette plage, depuis nos frêles embarcations qui tantôt montent bien haut sur des crêtes prêtes à déferler, tantôt plongent jusqu'à ce que l'hélice touche le sable à cent mètres du rivage, le ressenti est tout différent! Pour le dire simplement, ça craint... Malgré notre désir, la prudence nous impose de renoncer.

Nous repérons d'autres porches sur les plages qui suivent, mais, là encore, seulement de loin. Il faudra attendre un calme plus prononcé, un autre jour, si nous avons la chance que cela survienne, pour prendre pied et partir en exploration avec la sécurité que notre isolement nous impose.

Lundi 6 février

Le camp s'éveille.... Deux équipes s'apprêtent à partir : José, Serge, Thomas, Lucas et Yann visent la Grande Barrière, tandis que Denis, Lionel, David, Anthony, Yannick et Vicente (géologue chilien) vont rejoindre le camp du karst Nord.... La météo reste à la pluie, mais quand il faut y aller, il faut y aller...

Au camp de base, un nouveau souci ne tarde pas à se manifester : nos deux groupes électrogènes n'en font qu'à leur tête, et refusent de démarrer. Carlos, Franck, Angel et Bernard s'attèlent donc à une révision complète des deux générateurs récalcitrants. L'une après l'autre, ces masses de soixante kilos sont transportées dans la base scientifique, transformée pour l'occasion en atelier de mécanique. Filtration de l'essence, démontage puis nettoyage intégral des carburateurs, réfection des circuits d'alimentation... Tout est inspecté.

Séquence de réparation des groupes électrogènes

Une fois la tâche achevée, les deux groupes repartent sans broncher, émettant un ronronnement régulier des plus rassurants, aussi bien pour nous que pour les onduleurs qui protègent nos équipements électriques et électroniques sensibles.

En début d'après-midi, deux autres équipes sont au départ. Marcelo, Richard, Giselle, Gonzalo, Juan-Pablo et Jean François débarquent près de la grotte de las Duchas de San Pedro, tout au fond de la Bahia San Pedro, pour une montée de près de deux heures en direction d'une vaste dépression glacio-karstique où les eaux se perdent forcément, faute d'un émissaire aérien.

Montée en direction de la vaste dépression glacio-karstique
Découverte d'une grotte située à 420m d'altitude, à proximité de la dépression

Ils l'atteignent pour constater qu'elle est impénétrable. Ceci n'empêche pas nos Chiliens de commencer à œuvrer chacun dans son domaine : la zoologie pour Juan-Carlos, la botanique pour Giselle, la géologie pour Gonzalo. Ils ont été dépêchés par leur université pour participer à notre expédition.

De leur côté, Franck, Natalia, Angel et Bernard se dirigent vers la grotte dont l'entrée a été découverte le 25 janvier lors d'une reconnaissance dans la bahia Blanca, et qui va être baptisée aujourd'hui grotte de Punta Blanca.

Porche d'entrée de la Cueva de la Punta Blanca

Ils vont y débuter l'exploration et la topographie, et l'équipe de tournage les accompagne. Des vestiges archéologiques ont été trouvés à l'entrée lors de la découverte, aussi l'équipe remplit-elle une fiche « synthèse de découverte et relevé de traces de passage », qui a été élaborée conjointement avec le Consejo de Monumentos Nacionales pour les besoins de notre expédition Ultima Patagonia 2017. Les fiches que nous auront remplies seront remises en mars au Consejo, qui sera ainsi informé de tous les sites potentiellement intéressants au plan archéologique que nous aurons découverts dans cette zone entièrement vierge.

Pour ce qui concerne l'exploration, c'est un jour faste.... L'équipe qui n'a que très peu de temps devant elle, parvient tout de même à explorer et à topographier près de 500 m de galeries... C'est un résultat très prometteur pour une première incursion, d'autant que la grotte pourrait bien se raccorder à la cavité de la "chatière qui buffle", toute proche, dans laquelle Denis et Bernard avaient déjà reconnu plus d'une centaine de mètres le 25 janvier.

Au point radio de 20 h, l'équipe du camp du Totem sur la Grande Barrière fait le point. Ils ont débuté dans l'après midi leurs premières explorations en reprenant le gouffre Ayayebo et y ont atteint la cote de -70 mètres. Et ça continue, droit vers l'inconnu... La perte située à proximité du camp, jugée trop dangereuse, a par contre été déséquipée.

Sur le camp du karst Nord, la prospection a repris. Le gouffre de l'été austral a été descendu jusqu'à la cote -83 mètres, sans suite visible.

Exploration du gouffre de l'été austral

Quatre cavités ont été repérées, dont une qui passe déjà les 30 mètres. Au delà, un puits s'ouvre, estimé à 50 m... Demain sera un nouveau jour....

Mardi 7 février

Cette nuit, le camp de la Grande Barrière a été attaqué par des rats! Ils s'en sont pris à quelques vivres, mais, bien plus gênant, ils ont rongé aussi en plusieurs point l'une des deux tentes, jusqu'à la perforer. Il faudra que la prochaine équipe monte de quoi réparer les dégâts.

Les jeunes ont replongé dans Ayayebo. Hélas, à -100 mètres, la quantité d'eau qui s'engouffre dans un passage étroit les arrête. La prudence étant la règle de base, ils font donc demi-tour. Une fois la topo finalisée, la cavité est déséquipée. En parallèle, José et Serge, nos deux sexagénaires occupant la tente attaquée cette nuit par les rats, s'offrent une longue séance de prospection sous la pluie violente, jusqu'aux sommets de la Barrière.

La communication avec le camp du karst Nord reste extrêmement difficile. Avec le bruit de fond parasite, il faut non pas lire entre les lignes, mais comprendre entre les mots! Néanmoins, nous apprenons que tout va bien pour eux et que l'équipe à pu descendre et explorer plusieurs cavités, dont une, baptisée gouffre du casque, semble particulièrement intéressante...

Descente dans le méandre principal du gouffre du casque

Depuis le camp de base, la même équipe qu'hier : Richard, Marcelo, Jean François, Giselle, Gonzalo et Juan Pablo repart pour la Caleta San Pedro, mais cette fois-ci pour une reconnaissance vers un contact grès-calcaire parallèle à celui qui a été atteint en janvier depuis le camp Sumidero (secteur des pertes), mais plus proche du cap de base et de la mer. L'itinéraire est complexe et des franchissements délicats doivent être équipés de cordes. Ils s'arrêtent faute d'agrès, sans avoir atteint leur objectif.

Mercredi 8 février

Dés le petit matin sur le camp de base, Natalia, Angel et Bernard se préparent, impatients de retourner à la grotte de Punta Blanca, cette fois-ci sans l'équipe cinéma... ce qui leur laisse plus de liberté pour faire avancer l'exploration de cette cavité prometteuse.

Six heures plus tard, ils ressortent enchantés de leur incursion, avec dans leur carnet de notes, 550 mètres de nouveaux prolongements topographiés, en majorité dans des galeries circulaires en forme de conduite forcée. Elles sont de grand gabarit : 5 à 7 mètres de diamètre...

Jamais Centre Terre n'en avait trouvées d'aussi amples sur Madre de Dios!

D'ores et déjà, Punta Blanca est la troisième plus grande cavité de Madre de Dios, après la Perte du Temps que nous avons explorée en 2000 (2.650 mètres), et la cueva de Haciendo Salinas (1.500 mètres).

L'un des nombreux affluents qui alimentent le collecteur de la Cueva de la Punta Blanca
Vue de la conduite forcée de la Cueva de la Punta Blanca
Vue sur une portion du collecteur de la Cueva de la Punta Blanca

Sur la grande Barrière, malgré une météo très changeante qui finit par se stabiliser sous la forme d'une pluie constante, l'équipe donne tout ce qu'elle peut. Sept gouffres sont descendus, malheureusement sans qu'aucun d'entre eux n'offre de suite prometteuse.

Une anecdote : en soirée, José qui rentre dans sa tente pour la nuit entend de petits craquements.... Deux rats qui faisaient bombance dans les vivres du camp s'enfuient comme des flèches! Soudain, vers 2 h 30, branle-bas de combat : cette fois-ci, un rat vient de sauter carrément à la face de Lucas, réveillé en sursaut. Bien loin d'être apeuré, le rat bondit au visage de Yann puis de Thomas... Les trois victimes font un ménage express!

Exploration de l'un des nombreux puits borgnes des lapiaz les plus proches du camp de la Grande Barrière
Camp avancé de la Grande Barrière

Depuis le camp nord, Vicente et David se rendent sur le contact grès-calcaire situé à 3 heures du campement, et déjà rapidement reconnu fin janvier. Une grande doline-perte y est repérée, absorbant plusieurs ruisseaux cascadant vers un crible impénétrable.

Pendant ce temps, Lionel, Anthony, Yannick et Denis s'acharnent sur une cavité qui a attiré leur attention. Quoique située en plein lapiaz, elle s'ouvre dans une fracture plongeant tout droit vers la bahia Blanca. Huit heures d'efforts leur permettent d'atteindre une cote estimée à -100 mètres. Le manque d'éclairage et de matériel les contraint au retour.

Ainsi, peu à peu, Centre Terre lève un coin du voile sur le monde souterrain de Madre de Dios. Pour l'instant, les plus grands espoirs sont du côté des débouchés des réseaux sur la mer. Mais les prospections sur les hauteurs lapiazées et les contacts avec les grès continuent. Bien sûr, il y a aussi les promesses de la zone du camp Sumidero, gardées provisoirement en attente... 2017 devrait être une grande année.

La cueva de la Punta Blanca tient ses promesses

Publié le 14-02-2017

Vendredi 10 février

Un vent fort a soufflé toute la nuit, et les bourrasques qui avaient été annoncées par la météo se font encore sentir ce matin. Le camp s'éveille petit à petit, comme sonné par ces rafales qui font chanter le câble de la tyrolienne, anémomètre improvisé. Tout le monde étant là, on en profite pour faire un briefing et planifier les jours à venir. L'équipe cinéma souhaite faire des images de nos pérégrinations sur les karsts. C'est donc une grosse équipe qui devra se mettre en place sur le Camp Nord, choisi parce que ses paysages sont les plus caractéristiques et les plus beaux explorés à ce jour. Un groupe conséquent de neuf personnes s'y rendra dès le demain afin de pouvoir assurer à la fois l'exploration et les images. Une autre équipe se constitue pour un séjour sur la Grande Barrière, car il nous faut profiter du camp en place pour poursuivre la prospection de cette vaste zone truffée de gouffres. Enfin, une dernière équipe restera à la cabane d'où elle s'attaquera à nos deux « géants » du moment, la Cueva de la Punta Blanca et la Grotte des Trois Entrées.

En pleine préparation de ces objectifs, et compte tenu de la météo capricieuse, la plupart des membres de l'équipe reste au camp. Les tâches domestiques ne manquent pas, entre le remplissage des nourrices et des bidons d'essence pour la navigation, la remise en état de la tente de matériel malmenée par le vent, le tri des photos, la préparation du matériel de tournage, l'inventaire de la nourriture...

Seule une petite équipe constituée de David, Yann et Franck part en plongée à la Cueva de Las Duchas de San Petro, à proximité du camp. Franck poursuit l'exploration du siphon. Le courant est toujours aussi violent, la progression se fait en se tractant sur le fond. Au terminus précédent, la galerie amorçait une remontée nette, laissant espérer le franchissement du siphon et la jonction avec la seconde entrée de Las Duchas. Mais une fois atteinte la profondeur de -5 mètres, le conduit replonge. Franck poursuit l'exploration sur 45 m, jusqu'à la profondeur de -12 m, et relève la topo au retour. Une seconde incursion dans le siphon lui permet de collecter quelques crustacés à l'aide d'un filet à plancton. De leur côté, David et Yann relèvent la topographie de la galerie de jonction avec la seconde entrée et trouvent une nouvelle sortie en falaise. Mais c'est bien au-delà du siphon à franchir que se trouve la suite de la cavité.

Samedi 11 février

Ça s'agite dans tous les sens au camp de base!

Les équipe sont constituées et chacun s'affaire à la préparation de son matériel. Giselle, Juan Pablo, Natalia, Serge, José, Yannick, Thomas, Yann et Franck vont partir pour la journée, afin de poursuivre l'exploration de la cueva de Punta Blanca. L'envie d'en découdre est palpable, et dans la fébrilité du départ, la nourriture et un lot de matériel topographique restent sur la table! Par contact radio, on convient que l'équipe montant au camp Nord déposera le matériel manquant au mouillage de la grotte. C'est Natalia qui se dévouera pour aller le chercher au rivage. Pendant ce temps, Giselle et Juan Pablo définissent un périmètre de protection des vestiges archéologiques présents à l'entrée, tandis que José et Serge mitraillent à tout va pour nous ramener une solide couverture photographique de la cavité.

Cueva de la Punta Blanca

Les autres, répartis en deux équipes, se lancent dans l'exploration et la topographie. Thomas et Yannick s'attèlent à une zone labyrinthique derrière une courte escalade, Franck et Yann équipent un petit puits au dernier terminus et rejoignent l'actif principal. Le niveau de l'eau est bien supérieur à celui des précédentes explorations : la néoprène est obligatoire. Ils explorent 180 mètres de galeries et s'arrêtent sur un siphon. Sur le trajet, un passage bas risque de siphonner en cas de montée des eaux, et ils jugent prudent renoncer à lever la topographie pour aujourd'hui. Rejoints par Natalia, ils retrouvent Thomas et Yannick. Hors de la zone labyrinthique, une belle galerie filant vers le nord est découverte et explorée jusqu'à un siphon. Au total, les deux équipes réalisent plus de 700 m de topographie. De nombreux départs restent à explorer, même si les deux principales branches butent sur un siphon. Le retour se fera dans une ambiance dantesque où alternent rayons de soleil et volées de grêle, et où se déclenche même un violent orage, le premier que nous ayons jamais subi sur Madre de Dios de mémoire de centre-terriens.

Concrétions

L'équipe du camp Nord, composée de Bernard, Richard, Lionel, Lucas, Carlos, Marcelo et de l'équipe cinéma (Gilles, Jef, Christian), démarre vers 12 h 30. Les charges sont lourdes et la montée est rude. Il faut réorganiser le camp pour que tout le monde puisse s'installer confortablement, ce qui finit d'occuper la journée. Tout est prêt pour être pleinement efficace le lendemain.

Couché de soleil au camp nord

Enfin Denis, Angel, Anthony, Vicente, Gonzalo et David embarquent pour la Grande Barrière vers 14 heures. Ils savent qu'au camp du Totem ils ont rendez-vous avec les rats!

Dimanche 12 février

Retour à la cueva de Punta Blanca pour Yann, Natalia, Thomas, Yannick et Franck! Le départ est un peu plus tardif qu'hier, car il a fallu entrer toutes les données topographiques de la veille, mais, cette fois-ci, aucun matériel n'est oublié. Yannick, Thomas et Natalia retournent dans la zone labyrinthique et enchaînent les bouclages. Encore des points d'interrogation, mais pas de grande percée vers l'inconnu. Yann et Franck vont topographier la zone explorée la veille. Le niveau d'eau est deux mètres plus bas, mais le siphon reste un siphon... Peu avant ce terminus, un grand puits remontant de plus de 30 m souffle un vent violent. Une galerie semble en partir à une douzaine de mètres du sol... Yann réalise une belle escalade sur amarrages naturels, mais la suite espérée n'est pas là. Ils laissent le puits remontant pour les expéditions du futur, et vont explorer et topographier l'actif vers l'aval. Franck réalise quelques collectes de faune souterraine. Dans ses filets, une espèce sort du lot.

Il s'agit d'un crustacé présentant tous les aspects d'un cavernicole véritable : dépigmentation totale, absence d'yeux... De telles espèces, dites troglobies, n'ont été trouvées que très rarement sur Madre de Dios lors des précédentes expéditions. C'est donc une belle trouvaille!

Le report topographique effectué le soir à la cabane donnera un développement de 2.277 m, et il reste encore de quoi occuper deux équipes sur une journée. Le record de la perte du Temps (2.650 m) n'est plus très loin!

Crustacé cavernicole

Au camp Nord, après les orages de pluie et de grêle qui ont sévi en soirée, suivis de l'averse du matin pour faire bonne mesure, l'équipe au grand complet se met en marche en direction du gouffre du Casque. Tous aident Gilles, Jef et Christian à réaliser un maximum de prises de vues dans cet environnement karstique unique, à couper le souffle. La météo est de la partie, le drone vrombit au-dessus des têtes, les séquences s'enchaînent, la moisson d'images est bonne. Vers 15 heures, Lionel, Carlos et Bernard filent en exploration dans le gouffre du Casque, les autres poursuivent le tournage. Cette fois, c'est la séquence scientifique : Richard est dans le rôle du professeur de karstologie qu'il maîtrise parfaitement, tandis que Lucas est un élève attentif.

Au gouffre, il faut d'abord reprendre la topographie qui n'a pu être levée lors de la dernière sortie, suite au dysfonctionnement de l'appareil de mesure. Ceci étant fait et le précédent terminus atteint, l'exploration continue avec des niveaux d'eau sensiblement plus faibles, ce qui ne dispense pas d'équiper tous les puits hors crue, car ici la prochaine pluie n'est jamais très loin. Les verticales s'enchaînent jusqu'à la cote de -140 m environ. Le bruit d'une rivière se fait entendre. Un nouveau puits est équipé, puis le trio prend pied dans un méandre sinueux. Cinquante mètres sont parcourus, la suite est bien là... mais pas pour aujourd'hui, car le temps a passé et il faut à présent remonter. Le groupe approche de la sortie lorsque le débit de la rivière se met à enfler. Il était temps de sortir! De nuit, sous la pluie battante et dans les rafales de vent, rallier le camp n'est pas évident. Marcelo et Lucas s'en sont doutés et viennent à la rencontre des explorateurs. La lueur de leurs frontales apparaît au loin, telle une balise, et les tire de ce mauvais pas. Ce n'est qu'à 23 h 30 que tous peuvent enfin plonger sous les tentes pour un festin mérité et bien apprécié ... même s'il ne s'agit que de sachets lyophilisés!

Descente au gouffre du casque
Bivouac au camp nord

À la Grande Barrière, un long raid de prospection est entrepris. Une zone intéressante est localisée et un beau gouffre de 50 mètres de profondeur est exploré dans la foulée. Il reste de nombreux gouffres à descendre, certains de plus de 60 mètres de profondeur dès l'entrée, mais la zone, à deux heures et demie de progression depuis le camp, est décidément trop éloignée.

Karst de la Grande Barrière

En fin d'après-midi, le vent forcit. La tempête se lève sur le camp de base. Serge et Jean-François ont fort à faire pour sécuriser les tentes et amarrer tout ce qui peut s'envoler. La nuit va être agitée...

Lundi 13 février

En effet le vent a bien soufflé cette nuit, mais le réveil est calme et le soleil darde même ses premiers rayons.

On se prépare pour plusieurs objectifs : Giselle et Juan Pablo travaillent à proximité du camp, Juan Pablo collectant des insectes et Giselle effectuant des carottages dans les tourbières pour tenter de retracer l'histoire de la conquête végétale depuis la dernière glaciation. Yann et Yannick vont réaliser une escalade dans le porche monumental de la cueva de Bahia Blanca, repérée par l'équipe de janvier. Yann se lance dans une belle escalade de 20 mètres et Yannick le rejoint au sommet. Ils prennent pied dans un méandre donnant d'un côté sur un autre porche en hauteur, et de l'autre, sur l'inconnu. Il faudra revenir!

Yann en escalade

Natalia, Jean-François, Serge, José et Franck prospecte la côte depuis le camp de base jusqu'à la bahia Blanca, à la recherche de cavités. Pas de découvertes notables, mais deux porches restent à voir, la houle empêchant de les atteindre.

Au camp Nord, l'heure du retour est venue. On profite du soleil pour faire les dernières images, puis c'est la longue descente vers la bahia Blanca. Le groupe arrive en même temps que Yann et Yannick partis faire leur escalade. Il a été prévu qu'il récupère leur bateau pour rentrer à la cabane. Le timing a été parfait!

À la Grande Barrière, la nuit a été difficile avec la tempête qui faisait rage, alors on a passé le temps à faire des selfies avec les rats! Au matin, la motivation est là, plus que jamais. L'équipe se dirige vers une zone située au nord du camp, plus proche que celle d'hier. Un beau porche avalant une imposante rivière y a été repéré la veille. L'eau se jette dans un amas de blocs instables. David et Anthony s'y engagent, trouvent un passage dans le dédale de blocs, entrevoient une suite mais la zone est décidément trop sujette aux éboulements. Sur ce terrain où personne n'a jamais circulé, rien n'est stabilisé et les risques de mobiliser involontairement un pierrier est bien réel. Il faut abandonner la partie.

Le lapiaz est cependant magnifique. L'équipe découvre deux zones riches en comètes de roches, ces formations uniques créées par la dissolution différentielle du calcaire sous l'effet du vent et de la pluie frappant un bloc de roche insoluble. Ce sont les premières que nous découvrons cette année. Décidément, elles se révèlent plus rares encore que ce que l'on pensait.

Comètes de roches

D'autres cavités sont descendues ou entrevues, mais rien de majeur qui justifierait d'y déployer davantage d'énergie. Le camp de la Grande Barrière, fréquenté avec assiduité par les équipes successives, a donné ce qu'il pouvait. Il est temps de le démonter. Même si du matériel est laissé sur place pour être récupéré plus tard, il y a beaucoup à descendre au rivage et les charges sont bien lourdes. L'arrivée au bateau sous le beau soleil, sur la plage de Tahiti, est un soulagement.

Au soir, nous sommes réunis tous ensemble au camp de base. Les discussions vont bon train, jusqu'à tard dans la nuit. Certains finissent par crouler de fatigue, tandis que d'autres continuent de tirer des plans sur les comètes ...de roche. Demain, nous allons définir d'autres objectifs, et repartir à la découverte de Madre de Dios.

À n'en pas douter, elle a encore pour nous bien des surprises dans son sac...

Moisson de découvertes

Publié le 21-02-2017

Mardi 14 février

Après plusieurs jours passés en exploration tous azimuts, une journée n'est pas de trop pour récupérer et accomplir toutes les petites tâches nécessaires au bon déroulement de l'expédition. Refaire le plein des bidons d'essence, prendre des photos pour nos partenaires, réparer la tente matériel malmenée par la tempête, gonfler les bouteilles de plongée : il y en a pour tout le monde !

Étant tous rassemblés à la cabane, nous en profitons pour faire un point et planifier les jours à venir. Un dernier raid au camp Nord se profile, tandis qu'une nouvelle zone d'exploration se définit : il s'agit d'atteindre le lac situé au pied du flanc sud de la Grande Barrière. La zone n'a été qu'entrevue lors des expéditions de 2006 et 2008, et il faut vérifier qu'il n'y a pas au pied de ce versant d'exutoire venant de la Grande Barrière. Cette zone karstique est l'une des plus vastes de Madre de Dios, elle reçoit une quantité importante de précipitations. Où cette eau ressort-elle de la montagne ?

Une équipe se porte volontaire pour le camp Nord. Elle est composée de Yann, Lucas et Thomas qui partent dès aujourd'hui, plus Denis, Lionel et David qui les rejoindront demain. Le « camp du Lac » au pied de la Grande Barrière sera organisé par Marcelo. L'accompagneront Giselle, Juan Pablo, Vicente, Gonzalo et Jean-François. Bernard, Natalia, Serge, Angel, José Anthony et Yannick les rejoindront plus tard, en fonction des résultats des premières prospections.

Tout est dorénavant organisé, le temps se met au beau, chacun a pu récupérer... Sous les tentes, des rêves silencieux d'aventures et de découvertes se glissent entre des ronflements plus sonores...

Briefing au camp de base

Mercredi 15 février

Au réveil, sans la pluie battante ni le vent, tout est si calme qu'on en est presque déstabilisés... Mais bien vite l'activité reprend.

Camp avance situé au bord du versant sud de la grande barrière

Marcelo prépare le camp du Lac. Il faut rassembler la nourriture, les kayaks gonflables pour naviguer sur le lac, les tentes... C'est vers 14 h que toute l'équipe s'élance vers son nouvel objectif, situé tout au fond du brazo de los Puertos, une anse qui borde le flanc sud de la Grande Barrière. Arrivé au site, le camp s'installe. Juste derrière la plage, une forêt offre un bon abri. Tentes et coin collectif se nichent au cœur de cette protection de verdure, c'est un endroit vraiment sûr et apaisant. Toutefois, il reste à tailler l'accès vers le lac !

Marcelo, Giselle, Juan Pablo et Gonzalo se fraient un chemin à travers les épineux, mais le parcours est exténuant. Ils reviennent en passant cette fois par la rivière qui sert d'exutoire au lac. Elle sinue dans un petit canyon bien plus commode : l'accès est enfin trouvé.

Bonnes conditions météorologiques et vent particulièrement faible : l'occasion est belle pour reprendre la prospection des côtes bordant l'embouchure du Barros Luco sur le Pacifique ! Une équipe de 8 personnes prend la mer sur un de nos C5. Avec Denis, Lionel et David en passagers et le Typhoon, le plus petit de nos Bombard, en remorque, ça sent la crise de logement ! Mais la mer est clémente et nous autorise cette surcharge. L'équipe partant pour le camp Nord est déposée dans la bahia Blanca avec le Typhoon, puis la navigation se poursuit vers la rive sud du Barros Luco, escortée de nos fidèles dauphins, toujours aussi curieux. Yannick, Serge et José y sont déposés et partent à l'assaut de la forêt dense qui les sépare de deux beaux porches faisant face au Pacifique, et qui ont été repérés dès 2008. La progression au sol étant impossible, il faut monter sur la canopée et « nager sur cette couche verte et mouvante, en suspension entre terre et ciel », pour reprendre l'expression de Serge. Hélas, il n'y a pas de découverte à la clef.

José ouvre un sentier dans la forêt magellanique

Cependant, les derniers passagers du C5 : Bernard, Natalia, Richard, Angel et Anthony retraversent le Barros Luco et amarrent le bateau face à la grotte du cabo Vertical, où Denis et Anthony avaient parcouru au pas de course deux cent mètres pour s'arrêter sur « rien » dans une vaste galerie. Le « rien », dans le jargon spéléo, traduit l'absence d'obstacle, c'est donc un possible « tout » ! Grande salle, longue galerie, rivière, puits ? Tous les rêves sont permis... Mais cette fois, l'arrêt sur « rien » ne les mène qu'à « pas grand-chose » : vingt mètres plus loin, la cavité s'arrête. C'est ainsi...

Montés au camp Nord la veille, Yann, Lucas et Thomas poursuivent aujourd’hui l'exploration de la grotte du Casque. S'étant mal compris avec l'équipe précédente, ils ratent les derniers puits mais retrouvent le ruisseau par un autre accès. La progression se poursuit dans un méandre sinueux de taille modeste, mais très esthétique, creusé dans un magnifique marbre blanc veiné de noir. Après 250 m, ils sont arrêtés par une nouvelle verticale. Manquant de corde, ils font demi-tour et relèvent la topographie.

Pendant ce temps, Denis, Lionel et David, restés dans la baie, y ont reconnu quelques entrées sans suite près de la « Coulée Blanche », avant de traverser vers l'autre berge en Typhoon à la rame, pour tenter d'atteindre un porche en hauteur. Cette ouverture avait été repérée par Bernard lors d'une montée précédente vers le camp Nord. Après une escalade de cinq mètres, ils prennent pied dans une petite galerie se transformant en méandre. Ils passent une voûte mouillante et s'arrêtent sur une courte escalade, après une centaine de mètres d'exploration. Un bon courant d'air parcourt la galerie, il faudra revenir. La méthode d'approche vaudra à cette nouvelle cavité son nom de grotte des Rameurs. Les « rameurs » rejoignent à leur tour le camp Nord.

Occupés à donner un coup de main à Marcelo, nos deux plongeurs Carlos et Franck démarrent tardivement. Ils sont accompagnés par Jef et Christian qui réaliseront des images. C'est à la Petite Chinoise qu'ils s'attaquent à nouveau. Pas de pointe au programme, les objectifs du jour sont de réaliser des prises de vue en siphon et de faire des collectes de faune cavernicole. Franck, éclairé par Carlos, pousse son filet à plancton et prélève des crustacés. La moisson d'images et de bébêtes est bonne. Au retour, Franck va jeter un œil sur une arrivée active dans l'inter-siphon. Une escalade d'une dizaine de mètres laisse entrevoir une suite, toujours verticale. Une corde est nécessaire, l'exploration s'arrête donc là pour aujourd'hui. Au retour, la troupe reçoit les visites successives d'une troupe d'otaries puis de dauphins, un cadeau que seules les eaux désertes de la Patagonie peuvent nous offrir avec tant de constance.

Franck et Gilles préparent le matériel de plongée

Jeudi 16 février

Encore une nuit calme et un réveil sans pluie : tout cela devient louche ! Mais c'est tant mieux, car aujourd'hui est un jour particulier. La nouvelle ne nous a été confirmée que la veille : nous recevons la visite exceptionnelle de Jorge Flies, le Préfet de la région de Magallanes et de Víctor Igor, représentant du Ministère des Biens Nationaux pour cette même région. Deux hautes personnalités, qui par ce geste montrent tout l'intérêt porté par le gouvernement chilien aux travaux que nous conduisons ici. De notre côté, nous avons à cœur de leur faire toucher du doigt l'exceptionnelle valeur patrimoniale des zones calcaires de Madre de Dios. Leur arrivée en hélicoptère est prévue vers midi. Pour cette visite, la présence de Marcelo, toujours au camp du Lac, est indispensable. Une équipe va le chercher à dix heures. Mais il n'atteint le camp de base que pour voir l'hélicoptère s'élancer vers la Grande Barrière ! Les officiels étaient en avance, et Bernard et Jef en profitent pour un raid éclair d'une heure sur le secteur des comètes de roche découvert en 2010. Le pilote a été catégorique : dans une heure, il repartira avec les officiels, pour précéder les forts vents prévus en fin d'après-midi sur Puerto Natales, leur destination finale. C'est donc au pas de course que Jef filme ces fameuses comètes et champignons de roches, guidé par Bernard.

Franck Marcelo Natalia et Serge guident Jorge Flies et Victor Igor jusqu'à la Grotte de la Punta Blanca

Au camp de base, il faut improviser. Marcelo et Natalia, secondés par Franck et Serge, conduisent Jorge Flies et Víctor Igor à la grotte de la Punta Blanca. La mer est d'huile. Cormorans, patos vapor, otaries, caranchas, toute la faune locale les accompagne. Le soleil brille sur le Pacifique, qui aujourd'hui mérite son nom. Karst, grotte et vertiges archéologiques sont au programme : Natalia et Marcelo guident nos hôtes, leur font partager nos découvertes, leur montrent les richesses qui nous entourent, plaident pour qu'elles soient protégées et valorisées. La visite a également permis à Bernard, Marcelo et Natalia de planifier au mieux les entrevues et conférences qui se tiendront à Santiago après la fin de l'expédition.

Natalia et Marcelo observent le départ de l'hélicoptère

Yannick et Anthony reconduisent Marcelo au camp du Lac, puis vont poursuivre l'exploration de la Coulée Blanche, dans la bahia Blanca. Arrivés au terminus précédent, ils suivent un méandre étroit qui bien vite prend de l'ampleur. Un bruit d'eau se fait entendre. Un puits de huit mètres leur fait rejoindre une magnifique rivière. Vers l'amont, un joli siphon, plongeable. Vers l'aval, un nouveau puits de douze mètres, vite descendu, suivi d'un autre de huit mètres, où ils s'arrêtent faute d'agrès. Ils lèvent la topographie et laissent le matériel en place, bien décidés à revenir. Ils ressortent en même temps que Carlos et Franck, partis plonger, juste en face, la résurgence de la bahia Blanca. Carlos a progressé dans une seconde entrée qu'ils essaient de connecter à la galerie principale, mais qui est défendue par une étroiture. Toujours tirant son fil d'Ariane derrière lui, il a exploré plusieurs conduits, mais la zone est complexe et la connexion espérée n'est pas pour cette fois. Plongeant après lui, Franck a repris le cheminement principal jusqu'au terminus précédent. La suite semblait être une galerie parsemée de dunes de sable, mais en réalité, c'est ...un aval. Revenant en arrière, le plongeur voit enfin la vraie suite vers l'amont : une vaste et belle galerie dans lequel il progresse de vingt-cinq mètres avant de devoir faire demi-tour. Avec les faibles précipitations des derniers jours, l'eau est très claire et de nombreux petits crustacés passent dans la lumière des phares. De belles collectes en perspective !

Porche d'entrée de la Coulée Blanche dans la Bahia Blanca

Les deux équipes rentrent ensemble, toujours bluffées par les beautés de la nature environnante, aujourd'hui particulièrement généreuse.

Loin des rebondissements de la visite officielle, la vie continue sur les camps avancés.

Côté Grande Barrière, le chemin d'accès vers le lac est amélioré ; il se parcourt maintenant en seulement quinze minutes. Un premier kayak est gonflé. La navigation est paisible, bien différente de nos déplacements en Bombard sur les senos ! Les scientifiques chiliens s'activent : Giselle herborise, Juan Pablo pose des pièges à insectes. Gonzalo et Vicente s'extasient à chaque pas dans ces zones riches en contacts entre roches diverses et remplissent leurs sacs de cailloux. En soirée, la communication peine à s'établir depuis le camp. Marcelo et Jean-François partent en mer et peuvent enfin donner des nouvelles. Leur effort est récompensé par un magnifique coucher de soleil.

Navigation en kayak sur le lac de la Grande Barrière

Au camp Nord, Yann, Lucas et Thomas s'offrent une journée de prospection sur les lapiés ensoleillés. Ils visent le secteur situé juste au-dessus de la grotte de la Punta Blanca, mais n'iront pas jusqu'à cet objectif. Sur le chemin, près du gouffre Madame Café précédemment exploré, d'autres ouvertures leur font de l'œil. Deux gouffres sont descendus, sans suite, mais la beauté des paysages compense ces maigres résultats.

C'est au tour de Denis, Lionel et David de s'attaquer au gouffre du Casque. La cascade de cinq mètres qui marquait le précédent terminus est vite descendue. Derrière, la galerie continue dans les mêmes proportions mais recoupe soudain une galerie beaucoup plus vaste : c'est le collecteur attendu ! Ils le remontent un moment, puis filent vers l'aval. La galerie fait jusqu'à 25 mètres de haut, pour plus de trois de large. La suite est là et fait rêver, mais ils pensent aux copains et prennent le chemin du retour. Tous se retrouvent au camp. La discussion va bon train autour de cet objectif majeur. Car bien entendu ils vont y retourner demain, cette fois-ci avec deux matériels topographiques et des piles neuves !

Lucas explore l'un des nombreux gouffres du secteur du camp Nord

Vendredi 17 février

Encore une journée qui débute sans la pluie...

L'équipe du camp du Lac va recevoir de nombreuses visites. D'abord de l'équipe cinéma et de Richard : une séquence botanique est prévue sous la forme d'un entretien entre Richard et Giselle dans la forêt magellanique proche du camp. La bonne météo permet à Gilles de faire des plans avec le drone jusque sous le couvert végétal ! Bernard et Natalia se joignent à Marcelo, Vicente, Gonzalo pour prospecter autour du lac. Celui-ci est traversé à l'aide des deux kayaks gonflables. Contrairement à ce que nous laissaient espérer les photographies aériennes, sur lesquelles des ombres sont parfois trompeuses, le lac n'atteint pas le pied des falaises calcaires : une rude marche à travers la végétation va être nécessaire pour les atteindre. Ceci fait, l'équipe longe la paroi vers l'est, mais aucun porche ni aucune résurgence ne daigne se montrer. Un peu dépitée, l'équipe repart vers l'ouest, toujours en suivant les contacts entre calcaire et grès, mais sans résultat : il n'y aura pas de grandes découvertes de ce côté. Le retour au lac à travers la végétation finit d'épuiser les troupes, sauf bien sûr Vicente et Gonzalo qui s'extasient toujours devant tout cet éventail de roches.

La dernière visite de courtoisie est celle de Carlos et Franck, qui viennent faire le taxi. Ils ont commencé leur journée en retournant à la résurgence de la bahia Blanca, où ils ont collecté la faune cavernicole. Arrivé au terminus, bénéficiant encore d'un peu d'autonomie sur ses bouteilles, Franck a déroulé encore une vingtaine de mètres. Le conduit est grandiose, on est vraiment sur un collecteur majeur. En revanche, les choses se compliquent un peu puisque la profondeur s'accentue. Le plongeur s'arrête à la profondeur de -30 m, dans un conduit qui continue à descendre. Ensuite, le cap est mis vers la résurgence repérée sur la côte sud du Barros Luco quelques jours auparavant. Malgré plus de trois jours sans pluie, elle présente toujours un beau débit. Carlos se met à l'eau et déroule son fil dans une vaste galerie descendante encombré d'un éboulis. Il tâtonne un peu pour trouver le meilleur passage car la zone est complexe, d'autant plus que la visibilité est réduite en raison du mélange de l'eau douce qui sort de la cavité et de l'eau de mer qui y pénètre. De nombreuses balanes couvrent la roche. Il déroule 50 mètres environ et s'arrête vers -26 m avant d'entamer la remontée. Franck reprend la suite et collecte encore la faune à l'aide de son filet. Il pousse un peu plus loin le terminus, jusqu'à une profondeur de -34 mètres. Un fort dépôt de sédiment couvre le sol, il semblerait que le point bas soit atteint. Encore un bel objectif pour les expéditions futures !

Une autre équipe s'affaire encore dans cette partie du Barros Luco : il s'agit de Serge, Anthony, Yannick, Angel et José qui vont reprendre les porches en falaises entrevus en 2006 au pied de la Grande Barrière. À l'époque, sans matériel d'escalade, nous n'avions pu atteindre plusieurs entrées. Angel et Anthony ouvrent les hostilités à la grotte du Haricot, nommée d'après la forme de son porche. Pour l'atteindre, une première escalade de 20 m est réalisée. Elle permet de prendre pied dans une galerie où un second ressaut se présente. En haut, une vaste salle couverte de squelettes de petits oiseaux et au fond, un méandre ventilé qui file. Ils exploreront plus de 250 m pour un dénivelé positif de 85 mètres avant d'atteindre une longue fracture marquant le terminus.

Serge, Yannick et José filent du côté de la grotte des Dauphins, en partie explorée en 2006. Yannick débute par une première escalade sur la droite du porche d'entrée. Une verticale de cinq mètres est franchie, puis une deuxième de dix-sept mètres, mais le conduit se pince. Il réalise ensuite l'escalade qui avait arrêté l'équipe de 2006, puis poursuit dans un joli méandre actif jusqu'à un passage où il serait nécessaire de ramper dans l'eau. Une autre alternative est recherchée sans succès. L'exploration est considérée comme terminée et la topographie de la nouvelle partie est levée (350 m environ).

Yannick assure par José escalade le porche d'entrée de la grotte des dauphins

Au retour, problème technique : le tableau de bois qui supporte le moteur de l’un des Bombard se décolle dangereusement. Bernard et Antony ramènent en douceur le bateau à demi rempli d'eau jusqu'au port. L'avarie est grave, elle ne se contentera pas d'un petit bricolage. Le bateau est démonté puis hissé par la tyrolienne jusqu'à la base, sous une pluie battante.

À la vacation du soir, nous avons des nouvelles du camp Nord. Les six spéléologues sont comme prévu partis ensemble au gouffre du Casque. Tandis que Denis, Lionel et David topographiaient la partie explorée la veille, Yann, Lucas et Thomas ont repris l'exploration. Un passage bas a nécessité un bain presque intégral... Derrière, la rivière poursuit son cours, toujours plus ample. Enfin, un magnifique siphon termine le gouffre en beauté. Au total, près de 900 mètres ont été levés par les deux équipes. Le gouffre atteint la profondeur de 203 mètres ; il totalise 1.389 m topographiés pour plus de 1.600 mètres explorés.

Siphon terminal du gouffre du casque

Samedi 18 février

Retour à la normale : pluie et vent fort s'abattent sur le Barros Luco. Silence requis lors du petit déjeuner des derniers levés : on tourne ! Avec le Bombard en train de sécher en toile de fond, Richard et Franck présentent les dernières collectes de faune ramenées du fond des grottes.

Le séchage du C5 réduit encore l'espace vital au camp de base

Les occupants du camp Nord appellent à la radio : ils prévoient de tout démonter et de descendre le maximum de matériel. Un rendez-vous est prévu à 15 heures au fond de la bahia Blanca.

À 14 h 59, le Bombard accoste dans la baie, en même temps qu'arrivent Yann, Lucas, Thomas, Denis, Lionel et David, lourdement chargés ...et bien rincés. Belle coordination des troupes ! Après leurs explorations sur les karsts, ils apprécient à leur juste valeur le confort et la chaleur du camp de base. Ce havre nous a demandé beaucoup d'efforts pour sa construction, mais il s'avère vraiment indispensable au bon déroulement de l'expédition et au maintien du moral des troupes.

Côté camp du Lac, au sud de la Grande Barrière, l'heure est aussi au démontage. Le petit Aérotech est chargé de tous les sacs et pris en remorque derrière un C5. Marcelo est à la barre. La traversée du Barros Luco est éprouvante, et il faut une grosse heure pour voir enfin apparaitre le camp, au moment où une équipe, inquiète car sans nouvelles depuis plusieurs heures, s'apprêtait à partir à leur rencontre.

Un groupe de six est par ailleurs parti sous terre : Natalia, Serge, Angel, Bernard, Yannick et Anthony reprennent les explorations à la Grotte des Trois Entrées. Les conduits se ramifient, escalades et puits ponctuent la progression, nécessitant l'utilisation de nombreuses cordes. Le fort courant d'air est toujours là, droit devant, il est certain que l'on va dans les jours à venir augmenter le développement qui flirte à présent avec les 2.000 mètres.

L'une des magnifiques galeries en conduite forcée de la grotte des trois entrées

Le retour en bateau se fait de nuit sous la pluie battante, à la faible lueur des frontales.

Autour d'un pisco sour, les discussions vont bon train après tous ces jours fastes. Nous sommes comblés : jamais nos explorations en Patagonie n'ont apporté autant de découvertes, que ce soit en grottes, gouffres ou siphons. Jamais les perspectives d'explorations futures n'ont été aussi alléchantes. Beaucoup d'énergie a certes été dépensée, mais les résultats sont là !

Derniers assauts sur les karsts

Publié le 25-02-2017

Dimanche 19 février

L'équipe au complet est de retour au camp de base et ce matin, le « briefing » est un peu particulier : nous prenons conscience que nous sommes déjà à J-8 du départ... L'arrivée des bateaux qui doivent venir nous chercher est programmée pour le 27 février et bonne nouvelle, la météo devrait être clémente.

S'ensuit donc l'élaboration d'un programme très précis. Du 20 au 23 : séchage et conditionnement de tout ce qui ne sera plus utilisé. Le 24 : démontage et séchage des 2 grandes tentes matériel et cinéma ainsi que des 2 canots Typhoon et Aerotec. Le 25 : démontage et séchage des 2 Bombard C5 et préparation à l'hivernage des moteurs. Le 26 : descente de tout le matériel via la tyrolienne et démontage de ladite tyrolienne. Le 27 enfin, démontage des tentes dortoir qui sécheront plus tard...

En parallèle, les explorations doivent se poursuivre jusqu'au dernier moment, en particulier aux alentours du camp du « Sumidero », accessible à pied depuis le camp de base. Dans un même temps, des équipes légères continueront l'exploration des grottes de Punta Blanca et des 3 entrées, dont les potentiels en développement restent importants.

Aussitôt dit, aussitôt fait, Anthony, Franck, Lionel et Yann se rendent à la grotte des 3 entrées et y topographient 500 mètres de galeries nouvelles.

Remontée de l'un des puits en conduite forcée de la grotte des trois entrées plus une

Lundi 20 février

A 10 h, comme prévu, nous voilà prêts pour une troisième visioconférence avec des élèves de l'académie de Toulouse. Le rectorat de Toulouse porte ce projet éducatif en partenariat avec Centre Terre qui bénéficie de l'agrément du Ministère de l'Education nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche. Instant magique de la connexion malgré, encore et toujours, de très mauvaises conditions météo.

Visioconférence avec des élèves du rectorat de Midi-Pyrénées, sous les caméras de MC4

Les élèves de l'école St Paul Jarrat et du lycée Pyrène de Pamiers, des écoles Lapuyade et Martres, des lycées Raymond Naves et Bellevue de Toulouse, de l'école Lorp et du lycée du Couserans à St Girons, de l'école Labastide et du lycée Michelet à Montauban, ont ainsi pu dialoguer avec les membres de l'expédition pendant presque deux heures. Au total 280 élèves impliqués et pas moins d'une quarantaine de questions auxquelles s'appliquent à répondre les différents spécialistes de l'équipe.

Pendant que Serge, Thomas et Anthony remontent chercher du matériel à la Grande Barrière, une reconnaissance vers un porche (qui s'avèrera sans suite) est menée par Bernard, Richard, Natalia et David. Ils découvrent au passage une famille d'otaries dans la forêt...

Pour Franck, Lucas, Yann, Angel et Yannick, plusieurs points d'interrogation sont levés dans la grotte des 3 entrées. Avec 150 mètres supplémentaires, le réseau atteint désormais près de 2630 mètres de développement...

Pour les autres, l'après-midi est consacré au séchage et conditionnement des tentes utilisées dans les camps avancés. La cabane se transforme en placard séchoir géant.

Mardi 21 février

10h sur l'île Madre de Dios et 14h en France pour une quatrième et dernière visioconférence, bien évidemment avec une météo exécrable. Avec aujourd'hui la participation des écoles de Cintegabelle et Ferrières, du lycée Pyrène de Pamiers, des écoles de Grisolles, Labastide, St Pierre Ulis, Fronton et du lycée Michelet de Montauban, du collège Jean Jaures et du lycée de la Borde Basse de Castres, des écoles Lavelanet et Mirepoix de Scopia, de l'école de Seix, du lycée du Couserans de St Girons.

282 élèves et beaucoup de questions, parmi lesquelles la vie au camp, les découvertes, la faune, la flore, l'exploration souterraine bien sûr et l'âge à partir duquel on peut débuter en spéléologie...

Pas de sortie possible en Bombard aujourd'hui, l'eau sombre du Barros Luco est couverte de blancs moutons... Tandis que séchage, rangement et mise à jour des topographies continuent, une grosse équipe part pour le dernier camp avancé de l'expédition. José, Lucas, Yann, Anthony, Yannick et Marcelo vont poursuivre les prospections dans la zone du « Sumidero », à peine entrevue en janvier. Giselle, Vicente, Gonzalo et Juan Pablo vont procéder quant à eux, aux derniers prélèvements d'échantillons.

Mercredi 22 février

Pas un nuage ce matin ! Le soleil illumine le camp, l'eau noire du Baros Luco vire au bleu, la vue depuis la cabane est superbe. La pluie ne reviendra que vers 19h et la journée est mise à profit pour faire sécher un maximum de matériel, notamment des gilets, combinaisons, sacs etc...

Après consultation de la météo des jours à venir, Bernard, Marcelo et Natalia entrent en contact avec Francisco à Punta Arenas. Décision est prise d'avancer le départ, les capitaines des bateaux sont contactés : départ prévu pour le début d'après midi, le dimanche 26. Cela permettra de disposer de plus de temps pour assurer le séchage des 6 tentes Mountain Hardwear servant au couchage de l'équipe et qui seront démontées le matin même du départ. Et bien sûr de charger correctement le container à Guarello.

Parallèlement, trois équipes poursuivent les explorations :

- Grotte des 3 entrées

Denis et Lionel descendent un P30 à partir du terminus précédent et topographient 200 m de galeries. Angel, Bernard et Natalia explorent des galeries fossiles qui surplombent la rivière en levant eux aussi près de 200 m de galeries supplémentaires. Arrêt sur un puits de 8 m au bas duquel on aperçoit à nouveau la rivière. La fin de l'expédition approchant, ils déséquipent la seconde partie de la cavité à leur retour. A leur sortie, c'est la nuit noire. Près d'une heure trente de navigation compliquée leur sera nécessaire pour regagner le camp de base.

- Grotte de Punta Blanca

David et Thomas topographient 400m de galeries annexes, sur 3 niveaux. Ce qui porte à 2.650 mètres le développement total de la cavité. A noter que le niveau du siphon a baissé de 15 m ! A l'inverse, une corde emportée par une crue est retrouvée 15 mètres plus loin. C'est dire l'activité intense des eaux furieuses dans les cavernes de Patagonie...

Richard-observe un exceptionel remplissage argileux dans la cueva de la Punta Blanca

- Résurgence de la Bahia Blanca

Mowgli et Franck rajoutent 70 mètres au siphon, le développement atteint 333 m pour une profondeur de 29 m. Terminus au cœur du collecteur dans une galerie de 8 m x 2m. Une seconde plongée permet de connecter une autre entrée : le développement de la partie noyée passe à 444 m. Cette nouvelle entrée permet un accès plus direct et plus aisé à la partie terminale, ce qui est de bonne augure pour les explorations futures.

Pendant ce temps, au camp du « Sumidero », cela démarre plutôt mal. Les deux tentes qui avaient été installées courant janvier sont en bon état, mais toute la nourriture stockée a été dévorée par les rats ! Deux équipes sont formées pour cette unique journée sur le terrain :

José, Yannick, Lucas, Anthony, Yann, Vicente et Gonzalo s'attaquent à la perte « Los cojones del padre », inexplorée lors d'un précédent raid à cause d'un débit de l'ordre de 1m3/s. Aujourd'hui, l'exploration est possible et ils suivent la rivière qui dévale une très grande salle, longue d'une centaine de mètres.

Photo d'ambiance au camp du Sumidero
L'entrée de la perte baptisée Sumidero del padre

Une suite est trouvée au fond : un puits de 10m suivi d'un laminoir fossile étroit dans lequel le courant d'air disparaît... Ce sera pour une prochaine expédition. Vicente rejoint l'équipe pour une rapide incursion dans la perte de « l'Utero ». Une escalade au dessus du siphon permet de le shunter, mais au bout de 60 m, une étroiture boueuse met un terme à l'exploration. La topographie de l'ensemble de la cavité est réalisée au retour.

L'équipe 2 composée de Giselle, Marcelo et Juan Pablo effectue des prélèvements en profondeur dans les tourbières. Les tarières en fer, apportées spécialement pour l'occasion, s'avèrent très efficaces.

On en oublierait presque leur poids quasi prohibitif lors de la montée. En fin de journée Yann, Yannick, Anthony et Lucas vont déséquiper la perte des « Lagrimas » explorée en janvier jusqu'à -116m.

Jeudi 23 février

Dernière grosse sortie spéléo et une première pour les cinéastes. Sous une pluie fine mais continue, Bernard, Natalia, Serge, David, Thomas et Angel conduisent Gilles, Jeff et Christian à la grotte des 3 entrées. Le courant d'air glacial qui émane de la caverne les saisit dès l'entrée, mais très vite le rythme est pris et les prises de vue commencent... puis se prolongent. Le cinéma sous terre n'est pas si simple, cela prend du temps, notamment pour la mise en place des éclairages, l'installation du cadreur ou encore du preneur de son. Au total 7 heures de tournage et de belles images en perspective.

Vers 16h l'équipe du dernier raid au « Sumidero » redescend en 4h de marche harassante, certaines charges dépassent les 35 kgs !

Vendredi 24 février

On ne pouvait rêver mieux, grand beau temps sec toute la journée! La fourmilière s'active, la cabane est vidée de tout ce qui a séché pendant la nuit. Au fil des heures les bidons de matériel s'entassent autour de la tyrolienne... Demain, quelques tonnes d'équipement commenceront à être descendues à l'embarcadère. Dimanche, si tout se poursuit suivant la programmation établie, l'équipe voguera vers Guarello.

Le beau temps est mis à profit pour sécher un maximum de matériel

Adios, Madre De Dios

Publié le 06-03-2017

Samedi 25 février 2017

Pour notre dernier jour sur l'île, les cieux sont avec nous. Tout le monde s'affaire, tant pour ses effets personnels que pour le matériel collectif. La tyrolienne tourne sans relâche et en fin de journée près de 20 tonnes sont descendues à son point bas. Une forte marée étant toujours possible, les bidons sont précautionneusement attachés. Les bateaux, quant à eux, sont attendus demain à l'aube.

Dimanche 26 février 2017

Les premiers levés déchantent, les bateaux ne sont pas arrivés dans la nuit. Contact est aussitôt pris par Marcelo avec l'armateur grâce au téléphone satellitaire. Après contrôle de leur positionnement par ce dernier au moyen de leur balise embarquée, il s'avère que nos trois bateaux sont bien partis comme prévu , mais la tempête de la nuit les a forcés à se mettre à l'abri. L'armateur confirme néanmoins que le « Don Arturo », le « Rosita » et le « Miguel Angel » devraient arriver vers 13h. Le temps pour nous de terminer le démantèlement du camp et de tenter de récupérer trois bidons emportés par la marée malgrè les précautions prises...

A 13h15, ils arrivent enfin et le chargement peut commencer. A 17h, les bateaux sont prêts, la tyrolienne démontée et c'est avec une émotion certaine que nous sécurisons le sas d'entrée de la cabane, afin de protéger du vent la porte, qui elle, restera ouverte pour de prochains « Robinsons »...

La tyrolienne fonctionne sans relâche pour charger les bâteaux
Nous quittons la cabane à regret, nous laissons la porte ouverte

Hélas la météo nous lâche. Impossible de sortir vers l'océan ce soir nous annoncent les capitaines, ce sera pour demain matin 5h30. Cependant la navigation reste possible dans les fjords et nous en profitons pour repartir à la recherche d'éventuels bidons. Au final, seule une nourrice d'essence sera retrouvée.

Lundi 27 Février 2017

Le vrombissement des moteurs nous réveille à 5h30 précises. Les plus courageux se lèvent afin de profiter une dernière fois d'un « Barros Luco » qui parait calme et serein. Mais très vite la houle se fait sentir. Spectacle saisissant que ces coquilles de noix qui avancent obstinément vers le large dans une semi-obscurité...

Nous rejoignons Guarello sous une houle qui s'amplifie en arrivant à l'océan pacifique

A notre grand soulagement, nous virons à bâbord, ce qui signifie que les capitaines ont opté pour l'itinéraire le plus court (mais le plus exposé), via le « Seno Azul ». Il est vrai que la houle moyenne n'est que de 3 m aujourd'hui... La deuxième possibilité aurait été de contourner par le nord via le « Seno Trinidad », mais cela supposait 15 heures de navigation. De fait, après tout de même près de 5 heures sur l'océan, nous parvenons au havre de Guarello.

Calme plat dans le seno Azul
En arrivant à Guarello, le minéralier est à quai

L'accueil y est toujours aussi chaleureux et l'on ne remerciera jamais assez la C.A.P de leur aide précieuse lors de toutes nos expéditions sur l'île Madre de Dios. Après avoir rencontré le directeur en opération de la base, Marcelo et Bernard reviennent cependant avec un nouveau souci. Le cargo minéralier est à quai et doit attendre des conditions météo favorables pour repartir. Pour des raisons de sécurité, nos trois bateaux ne peuvent accéder à notre container situé sur un quai proche du minéralier. Aidés par des employés de la C.A.P., tout le matériel est du coup, acheminé grâce au fourgon et au charriot élévateur de la base minière.

Sous une pluie battante, nous déchargeons tout le matériel

Parallèlement, Denis, Lionel, Natalia, Bernard et Jeff bravent les eaux agitées par les rafales de vent pour une dernière mission : récupérer deux Bombard que nous avions laissés au fond du Seno Contreras à toutes fins utiles. En effet, dans le cas où la sortie du Barros Luco par l'océan soit rendue impossible par une énième tempête, nous aurions pu nous échapper par voie terrestre, en plusieurs heures de marche toutefois. Un abandon temporaire de tous nos équipements aurait par ailleurs sérieusement perturbé le planning de l'expédition.

Avec une visibilité très réduite, ils parviennent néanmoins à rapatrier les deux Bombard, non sans s'être fourvoyés plusieurs fois dans des fjords annexes... La soirée se termine par un match de football entre notre équipe et le personnel de la mine, score final en faveur de la mine bien sûr...

Mardi 28 Février 2017

Aujourd'hui était prévue la récupération de deux « Luirographes » (des appareils destinés à enregistrer les variations des cours d'eau souterrains) installés en 2010 dans les grottes du « Plein Cintre » et de « Kawtcho ». Des images de plongée « au narguilé » de l'un des marins étaient également au programme, mais la pluie et les rafales de vent incessantes dépassant allègrement les 100 km/h, ont rendu l'opération impossible. Les moteurs des Bombard sont donc définitivement démontés et préparés pour l'hivernage. A 17h36 très exactement, le container est fermé et scellé. Il partira sur le minéralier dès vendredi.

Soirée « Expedicion » à 20h30 : Bernard et Natalia présentent le diaporama réalisé par Thomas. Les administrateurs ainsi que de nombreux employés découvrent un univers insoupçonné, si proche de leur lieu de vie mais si inaccessible pour eux. L'occasion de remercier une fois de plus la C.A.P. de leur inestimable aide depuis 2006.

Mercredi 1er mars 2017

Départ à 6h15 de notre flottille colorée. La mer est calme, arrivée à Puerto Natales prévue demain matin à l'aube... Pendant le trajet, Marcelo et Bernard s'escriment à organiser une conférence de presse sur Santiago, compromise à cause du weekend. Finalement, grâce à Jorge Flies, préfet de la région Magallanes, Victor Igor du Seremi, au cabinet et aux services de communication du ministère des Bienes Nacionales, celle-ci se voit finalement programmée pour samedi à 11h.

Jeudi 2 mars 2017

Arrivée en douceur à Puerto Natales peu avant 6h, après 23 heures de navigation sans problème. Francisco nous véhicule, en plusieurs voyages, jusqu'à la gare routière. Trois heures de route encore et nous atteignons Punta Arenas où nous attendent steaks et autres gigots, dans un vrai restaurant cette fois. En soirée, la fête continue avec au menu des « centollas » (crabe royal) et les fameuses grillades dont seul Marcelo, originaire de Puntas Arenas, détient le secret.

Vendredi 3 mars 2017

9h30 : départ pour l'aéroport, décollage à 12h, arrivée à Santiago du Chili à 16h25 après une escale à Puerto Montt. Pratiquement une journée donc, dont 3h30 de vol...

Comme au retour des expéditions précédentes, nous nous installons dans une « auberge de jeunesse » étonnante. En plein centre, au dernier étage d'un bâtiment historique, une large terrasse offre une vue imprenable sur la cathédrale et la Plazza de Armas en contrebas ! Le tout pour une modique somme de quelques euros par personne seulement...

Samedi 4 mars 2017

Très ponctuels, de nombreux journalistes (dont 4 chaines de télévision) se sont déplacés pour notre conférence de presse au siège du Ministère des Bienes Nacionales. Sont également présents Mme Nivia Palma, ministre des Bienes Nacionales, Mme Caroline Dumas, Ambassadrice de France, Mme Laura Pizarro, Chef de cabinet, M. Jorge Maldonado, Sous-secrétaire du Ministère, Víctor Igor, Secrétaire ministériel de la région de Magallanes et Mme Lorena Araya, directrice régionale du Sernatur, dûment mandatés par Jorge Flies, préfet de la XIIème région, qui n'a pu se rendre disponible pour l'occasion.

L'équipe de Centre Terre est reçue au ministère des Biens Nationaux

Bernard, Marcelo et Natalia présentent le diaporama, répondent aux questions et remercient l'ensemble des collaborateurs de leur aide précieuse. A leur tour, les personnalités félicitent et remercient l'équipe, tout en assurant leur soutien pour la prochaine expédition...

Bilan provisoire

Même si les explorations ont duré jusqu'à la dernière minute, deux semaines se sont écoulées entre le jour où nous avons commencé à sécher le matériel et notre départ lundi 6, jour de la rentrée scolaire au Chili. C'est dire si nos objectifs de prédilection sont éloignés, très éloignés...

Le bilan est des plus positifs : au total plus de 250 cavités nouvelles et plus de 10.000 mètres de puits et galeries explorés et topographiés. L'heure est maintenant à l'analyse des échantillons prélevés, au dessin des topographies, à la rédaction du rapport, au classement des photos, au montage du film etc...

Prochaine mise à jour depuis la France, avec sans doute la confirmation de la demande à l'Unesco pour une pré-inscription de l'archipel Madre de Dios au patrimoine mondial de l'humanité !