COMPTE RENDU DE L'EXPÉDITION 1997 "ULTIMA ESPERANZA"

L'expédition Ultima Esperanza
en Patagonie Chilienne :
les karsts de l'extrême

par Luc-Henri Fage, Richard Maire, Jean-François Pernette.
Association Centre Terre - Château Pasquet, 33760 Escoussans,
Tél. 05 56 23 94 00, fax 05 56 23 64 32
Communication présentée lors du
Congrès International de Spéléologie, en Suisse, août 1997.
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Résumé

En janvier 1997, dix spéléos français réalisaient la première expédition de spéléologie au Chili, un pays que l'on croyait exempt du moindre karst.

C'est que les karsts sont bien cachés sur la frange la plus orientale des îles de l'archipel de Patagonie, au niveau de 50èmes Hurlants.

En 27 jours de mer dans les canaux labyrinthiques, sur un bateau de 16 m servant à la fois de mode de transport pour la prospection et de camp de base au pied des karsts de marbre, les îles Diego de Almagro et Madre de Dios sont atteintes, observées. Deux massifs karstiques de la première île sont prospectés, malgré des conditions météorologiques épouvantables.

Au bilan, quatre cavités explorées, dont la perte de l'Avenir, magnifique cavité active qui traverse un bloc de marbre enchâssé dans du grès, et une résurgence en bord de mer plongée. Les karsts les plus austraux du monde sont aussi parmi les plus beaux, avec des formes d'érosion et un écosystème remarquables.

Abstract

January 1997 : ten french cavers carried out the first caving expedition in Chili, a country which every body believed free from karst until now.

That's because the karsts are very well hided, on the eastern part of the islands of Patagonia archipaelago, under the Roaring 50th.

Sailing the chanels during 27 days on a 16 m long boat, which was the mode of transportation as well as the base camp at the bottom of the karsts of marble, they reached and observed the islands of Diego de Almagro and Madre de Dios.

Two karstic areas of the first one were prospected, in spite of dreadful weather and storm. Four caves were explored, including the « perte de l'Avenir », a wonderful active cave that run through the marble between sandstone rocks. a marine spring was divedas well.

The most southern karsts of the earth are also among the most beautiful ones, with fantastic shapes of erosion and unique ecosystem.

Le reconnaissance de 1995

En 1992, Richard Maire apprend, à la lecture de l'article de Ceccioni (1988) la présence de marbres et calcaires karstifiés dans la frange occidentale des îles de l'archipel de Patagonie.

Trois ans plus tard, avec Jean-François Pernette, Jacques Sautereau et Michel Letrône, ils réussissent à atteindre l'île Diego de Almagro à bord d'un bateau de pêche et arpentent quelques heures durant un lapiaz de marbre extraordinaire, montrant des cannelures et de formes d'érosion exceptionnelles.

De là naquit l'idée d'une véritable expédition de reconnaissance et d'exploration, si toutefois des gouffres se présentaient à nos cordes.

« Messieurs, avait dit le Professeur de son air le plus sérieux, là où nous allons, il faut s'attendre à trouver les pires conditions météo de la planète, les karsts les plus austraux. Ce sera de la vraie géographie d'exploration avant même de faire de la spéléo. Pour trouver pire, il faudrait chercher du côté de l'Antarctique. »

Une véritable expédition

Patagonie.

Le nom seul fait déjà rêver, avec ses pics acérés, la proximité du cap Horn et la pampa. Mais quand on précise archipel de Magellan, Cinquantièmes Hurlants et, surtout, présence de calcaires inexplorés sur des îles inaccessibles, à l'autre bout du monde, c'est une autre paire de manche. Passons sur les détails, ennuyeux, des préparatifs et des autorisations administratives, des surprises de dernières minutes et de la valse-hésitation quant à l'embarcation capable de nous emmener au bout du monde...

Finalement, c'est dix personnes qui partent, avec un budget... himalayen ! C'est cher à louer, un bateau !

Bref, le 4 janvier, nous embarquions à Puerto Natales, dans la mer intérieure d'Ultima Esperanza, à bord d'un bâtiment en bois de 16 mètres de long, portant le nom prédestiné d'Explorador.

Cela avait failli mal commencer, car la météo locale annonçait une semaine de tempête, décalant d'autant le départ. Quand on dit tempête en Patagonie, ce n'est pas une blague à la Pagnol. Nous sommes donc partis de nuit, quand le vent mollit, histoire de mettre les bouts le lendemain sans que les autorités portuaires ne trouvent à y redire.

Durant quatre jours, il fallut négocier avec les furies des cieux patagons, partir tôt le matin, louvoyer dans des canaux labyrinthiques, et s'abriter le plus tard possible dans des criques connues du seul capitaine, qu'il appelait sans rire un « puerto ». Un bon puerto se doit de disposer d'un couple de dauphins qui viennent saluer les arrivants comme des animaux bien élevés. On comprenait, quand les deux matelots tricotaient des amarres autour du bateau, posant jusqu'à trois grappins à la suite et deux lourdes aussières attachées à des hêtres antarctique du rivage, que les nuit risquaient de ne pas être calmes.

L'équipage ne dormait pas beaucoup, tandis que les dix membres de l'expédition, inconscients des drames en préparation, roupillaient ferme sur les bas flancs de cale. L'Explorador n'était pas seulement un mode de transport, c'était aussi un camp de base flottant, soit une surface de deux fois 30 m2, où il faut négocier chaque mouvement, de personne comme de sac...

De sauts de puce en escales, nous finîmes pour traverser le canal Nelson, lequel reçoit de plein fouet la force d'un océan qui n'a de pacifique que son nom. La proue de l'Explorador tapait durement dans une houle croisée jusqu'à ce que nous pûmes nous faufiler à nouveau le long de canaux étriqués. Enfin, dans l'échancrure d'un fjord, de grosses masses blanches apparurent à l'horizon, tels des glaciers suspendus.

Dans un travelling de cinéma, l'Explorador glissait vers une Terre promise dévorée d'envie par dix paires d'yeux, armés de jumelles, appareils photo et caméra. C'était magnifique. Des masses de marbres monolithes, creusées de cannelures et taraudées d'un lapiaz prometteur, se dressaient, coincées entre des pans de grès sombres. La mer, la frondaison des bosquets d'arbres rabougris et tordus par le vent, les roches blanches, des pans de ciel bleu dans les nuages qui filaient à tire d'aile : ce spectacle méritait à lui seul le voyage de Patagonie.

Les glaciers de marbre

Dans l'hystérie, on embarqua sur un petit canot de bois, très « Tintin et l'île Noire » pour aller poser le pied sur ce fameux lapiaz, puisque le temps était beau. Le capitaine, lui, avait déjà compris qu'en cas de « malo tiempo » la baie était intenable, car le vent dans les archipels se joue de tous les obstacles, créant de redoutables rabattants, pouvant faire riper n'importe quel bateau sur ses ancres. Conclusion, pour explorer ce bout de karst, il fallait installer deux tentes à terre. Le plus étonnant est qu'il se soit trouvé suffisamment d'inconscients pour y camper (Marc, Jérôme, Jacques et Michel), le reste de l'équipe devant se faire déposer le lendemain sur la pointe sud de la péninsule et tenter de rallier le camp par les crêtes.

Ce programme fut respecté, mais le lendemain, évidemment, le temps redevint normal, c'est à dire exécrable : rafales à 100 km/h et pluies. La prospection et l'escalade de ces formes de lapiaz incroyables n'en furent guère affectées, tellement nous étions émerveillés du spectacle hallucinant offert par dame Nature et les gouffres béants qui s'ouvraient sous nos bottes (quelques P50 d'entrée...) mais de rejoindre le camp il n'en fut plus question.

Nous redescendîmes sur la pointe sud, avec un pincement au coeur : le bateau allait-il revenir ? Car l'Explorador s'était abrité à 20 km de là, dans une crique isolée, et le vent qui soulevait les embruns jusqu'à 20 mètres de haut ne présageait rien de bon.

Heureusement, jouant à saute-mouton sur les vagues, il apparut dans la brume, et un matelot, si prolixe à l'ordinaire, nous rapatria sans desserrer les dents, en deux voyages « limites » dans un canot rendu minuscule pour les vagues. Il restait l'autre partie des « fous français » sous leurs tentes, mais le capitaine jugea la pêche au fond de la baie trop risquée. Joints par radio, ils apprirent qu'ils devaient résister encore une journée sous les tentes battues par le vent et la pluie. Quand nous les récupérâmes le lendemain, un grand sourire dépassant des gilets de sauvetage, ils avaient des mots d'apocalypse pour raconter leur odyssée, mais « ils avaient fait de la spéléo ». Oui, une perte repérée à 500 m du rivage avait été descendue le premier soir, alors qu'un petit pipi de 30 l/s y coulait ; deux, trois puits, arrêt vers &endash;50 sur fin de la corde. Le lendemain 500 l/s se précipitaient dans cet enfer...

Désormais, nous en savions assez pour comprendre qu'à moins, comme le suggéra Marc, de poser un container à terre, le seul camp de base possible était l'Explorador, et qu'il fallait trouver un pan de karst proche d'un « buon puerto ». Le capitaine le dénicha de l'autre côté de la pointe, dans le seno Abraham. Trois cents mètres au-dessus de nous, un dôme de lapiaz scintillait de ses mille cannelures. En une semaine s'écrivit alors la plus belle page de notre expédition : l'exploration de la Perte de l'Avenir.

Le 12 Janvier, les deux toubibs et Richard prospectèrent le dôme de lapiaz dominant notre mouillage. Nous avions repéré la veille un superbe canyon, profond et étroit, qui semble traverser le marbre. Pendant que les docteurs prospectaient quelques grottes et gouffres, Richard découvrit une perte fabuleuse située vers 240 m d'altitude dans un cadre géomorphologique exceptionnel.

Les dieux de la spéléo et de la karsto réunies étaient avec nous ! On est en présence de deux lacs glaciaires étagés, le plus haut et le plus vaste se déversant par deux cascades dans un second, situé 50 m en contrebas (voir schéma).

A l'extrémité du deuxième lac, le torrent se jette directement dans un abîme de 50 m de profondeur juste au contact des grès sombres imperméables et des marbres blancs zébrés de cannelures géantes. Le jour de la découverte le débit devait atteindre 2 m3/s. C'est incontestablement une des plus belles pertes connues en milieu karstique. L'expédition avait enfin trouvé « son » gouffre qui, à défaut de se révéler très profond, était digne de respect, notamment à cause des crues et des conditions d'accès. Ainsi, chaque jour, il fallait deux heures de marche, d'abord dans la forêt moussue magellanique, piégée de chausse-trapes, machette en main, pour escalader ensuite une raide pente de grès, en s'arc-boutant contre les rafales de vent, et franchir enfin le dôme de marbre et son col où « les pierres volent » sous la violence d'el viento.

L'exploration de la Perte de l'Avenir

L'exploration de cette cavité s'avèra d'emblée sévère et difficile. La perte d'entrée avec sa cascade était intimidante. Le 13 janvier Richard équipa le puits : le temps était vilain, mais il put descendre une partie du puits pour reconnaître les lieux. Le lendemain 14 janvier, il termina l'équipement du puits et descendit enfin le gouffre. A 5 m du fond, un pendule sur un palier large de 2 m évita les terribles embruns de la cascade. Une main courante permit de rejoindre finalement le lit du torrent au bout de 80 m sur la vire. Une reconnaissance rapide le conduisit jusqu'à une trémie de gros blocs qui barraient le canyon souterrain. Le trou semblait continuer. L'ambiance était à la crue et Richard remonta en courant.

Le lendemain, le système supposé fut attaqué par l'amont comme par l'aval, mais les troupes étaient maigres en raison des conditions difficiles et des plongées (voir plus bas) entreprises dans une résurgence en bord de mer ! L'équipe de la perte franchit la trémie. Derrière, le canyon souterrain se poursuivait : largeur 4 m, hauteur 20 m, lit de galets avec toute la rivière et surtout un fort courant d'air aspirant qui laissait augurer une jonction avec l'autre côté de la montagne. Ils butèrent sur des bassins profonds qu'ils ne purent franchir directement en raison de la température de l'eau (5°C), mais l'escalade de la paroi gauche permit d'équiper une vire sur 30 m.

Le canyon se resserrait, une traversée avec un pendule délicat et une tyrolienne de 4 m donna accès à la rive droite. De l'autre côté, la vire étroite finit par disparaître. L'équipe commenca à équiper en paroi, mais il faudrait un temps énorme pour tout équiper hors crue.

Au même moment, l'équipe aval, constituée uniquement de Richard, s'attaquait au canyon aval. Un grondement assourdissant remontait des entrailles de la terre. Avec 60 à 70 m de cordes, il équipa au niveau d'un gros bloc coincé au sommet du canyon. La descente fut technique car le canyon mesurait 2 à 3 m de large à peine et la corde ne tombait pas directement au fond en raison de la forme "méandreuse" des parois. A 50 m du départ, la lumière du jour se réduisit, mais il aperçut le fond du canyon occupé par le torrent impétueux. La corde était trop courte.

Le temps pressait, il fallait absolument faire vite pour terminer l'exploration. Le capitaine pouvait à tout moment décider de lever l'ancre car le mouillage était moins sûr que prévu.

Le lendemain 16 janvier ne s'annonça pas très bien. Sous un vent diabolique, la cascade d'entrée avait tendance à «remonter» !

Le bruit à l'intérieur du gouffre était épouvantable : au bruit de la cascade s'ajoutait celui des rafales de vent qui s'engouffraient à l'intérieur comme dans la tuyère d'un réacteur.

Dans le canyon souterrain, après la trémie, le courant d'air était d'une rare violence et nos lampes ne cessaient de s'éteindre. Arrivés au niveau des bassins profonds, il se passa un phénomène incroyable pour un spéléo : la feuille de mesures topo fut arrachée du carnet par le vent souterrain ! Du jamais vu !

Le retour au camp fut morose : on ne peut pas continuer à équiper ainsi en paroi, cela prend trop de temps. Jacques n'a pu avancer que de 6 à 8 m. A ce rythme, on n'y est encore dans 15 jours. Il faut aller droit au but, c'est-à-dire dans l'eau avec les combinaisons néoprènes en espérant qu'il n'y ait pas de crue...

Le 17 janvier ou jamais, le trou devait se donner. Il ne faisait pas beau, mais c'était la deuxième journée où il n'a pratiquement pas plu. La cascade d'entrée était réduite à un débit de 300 l/s. Michel et Jérôme habillés de néoprènes franchirent sans problèmes les bassins profonds car le niveau était descendu. Jean-François les rejoignit pour faire des photos. L'eau arrivait à la poitrine et il n'était pas nécessaire de nager. Néanmoins, le lac dans lequel ils avançaient annonça un abaissement de la voûte. Au-dessous, la rivière semblait se précipiter dans un laminoir étroit, sombre et cascadant. Heureusement, une galerie fossile démarrait à droite avec courant d'air, ce qui était de bonne augure et les deux larrons pensèrent pouvoir éviter ainsi les passages étroits et humides de la rivière.

Après un parcours remontant d'une vingtaine de mètres, ils tournèrent vers le nord, au niveau d'une faille profonde, et bientôt ils durent installer des cordes en main courante. Ils s'arrêtèrent finalement au-dessus d'un puits estimé à 15 ou 20 m. Au fond, la rivière réapparaissait en cascade.

Pendant ce temps, Richard touchait le fond du canyon avec une nouvelle corde. Les dieux de la spéléo étaient encore là. Le torrent impétueux des jours précédents s'était transformé en un « sage » petit torrent de 200 l/s, tout de même. Si une vague de crue arrivait, que faire ? Il se donna 20 à 30 minutes pour reconnaître l'amont. Les bassins et petites cascades se succédèrent dans une ambiance incroyable. L'eau était d'une pureté superbe et coulait dans une galerie aux parois blanches, veinées de noir, large de 1,5 à 2 mètres et haute de 20 mètres. Au bout d'une centaine de mètres, une cascade plus importante, estimée à 7 mètres, l'arrêta. La roche sombre était glissante : ce n'était plus du marbre, on était dans un gros filon noir de lamprophyres. Il laissa un cairn pour les autres et revint à son point de départ pour une rapide reconnaissance de l'aval. Une cascade de 4 m est descendue avec la corde, arrêt sur une seconde cascade de 5 m.

Le soir, au bateau, l'équipe réunie décida de la suite. Il nous restait une journée pour tenter la jonction, terminer la topo, faire le film et les photos et déséquiper. Un programme d'enfer en somme ! Mais cela nous plaisait bien. L'équipe de pointe sera constituée par Michel et Jérôme : ils étaient chargés d'équiper le puits, de faire la jonction avec le cairn et de terminer la topo. La deuxième équipe était composée de Luc-Henri, notre fameux cinéaste tout terrain, de Jacques D. et de Richard : elle était chargée de filmer à la descente et de faire des photos à la remontée, tout en déséquipant.

Le programme fut respecté dans les règles de l'art. L'équipe cinéma en profita même pour faire de la première dans les laminoirs après le lac : l'ambiance était dantesque car l'eau se précipitait dans des rampes inclinés à 45°, mais la roche était glissante. Au même moment, l'autre équipe établissait la jonction au niveau du cairn et reconnaissait l'aval du canyon. Nous les retrouvâmes au puits de 17 m. Toute l'équipe rejoignit la corde qui remonte le canyon aval dans le but de filmer la remontée de Jérôme, mais à cet instant l'eau se mit à ruisseler de partout : il pleuvait des cordes dehors ! Ce fut alors le branle bas de combat. Jérôme remonta et déséquipa le canyon tandis que les quatre derniers compères rangèrent le matériel et remontèrent en courant pour éviter toute vague de crue dans le canyon souterrain. Heureusement, il n'en fut rien et nous ressortîmes de la perte de l'Avenir, 3 h 30 plus tard, film, topo, photos, déséquipement terminés. Un peu de peur n'est jamais inutile : cela permet de rester vivant plus longtemps et de raconter ses aventures...

Au total, la perte de l'Avenir se présente comme une traversée spéléologique très originale. Elle débute par une perte de torrent à l'extrémité de deux lacs glaciaires étagés, traverse un dôme de marbre blanc par un canyon souterrain et ressort par un canyon en trait de scie ouvert au plafond. En gros, cent mètres de dénivellation et 700 m de développement dans une ambiance alpine et un cadre souterrain d'une grande esthétique. Cette cavité n'est donc pas longue, mais les difficultés et dangers objectifs sont grands en raison de la météo et de l'éloignement de tout centre habité. C'est actuellement la plus grande cavité karstique explorée au Chili et c'est surtout une des plus belles cavités du monde à la fois par son cadre souterrain et extérieur. La traversée complète doit mesurer &endash;130 m pour un kilomètre de développement environ, mais l'essentiel a été fait.

Maintenant nous savons qu'il existe un potentiel important de gouffres dans Diego de Almagro, mais le problème principal demeure le danger des crues, notamment dans les puits et les canyons souterrains étroits...

Plongée australe

Deux plongées successives de Michel Philips ont permis d'explorer ce qui est le premier et le seul siphon de Patagonie et du Chili. La résurgence, qui draine un massif parallèle à la perte de l'Avenir, possède une sortie double, la première au niveau de la mer, explorée en apnée, et vite impénétrable, la seconde, en retrait, est accessible par un porche latéral. Le débit est puissant, l'eau glacée (5,3°C). On peut remonter la rivière sur une trentaine de mètres jusqu'à un siphon. A gauche, une galerie fossile étroite, couverte d'argile, a été remontée sur une cinquantaine de mètres, arrêt sur étroiture.

Le siphon mesure 65 mètres, avec un point bas à &endash;20 m. Au-delà, Michel put remonter une magnifique galerie de marbre, avec des marmites de géant d'un blanc immaculé, jusqu'à un carrefour. Arrêt sur trémie avec des racines d'un côté et, de l'autre, au pied d'une escalade délicate en combinaison étanche de plongée !

Avant de partir vers l'île de Guarello, cent kilomètres au nord, l'Explorador nous emmena dans le seno Huemul, une profonde et longue entaille de mer juste derrière le seno Abraham. Nous n'avions d'yeux que pour un massif extraordinaire, qui s'étalait en escaliers de géant, de la mer jusqu'au Pic de l'Avenir (800 m)... Encore un objectif de rêve pour une prochaine expédition.

Reconnaissance sur Madre de Dios

C'est que nous n'avions encore pas vu Guarello, la seule île habitée des archipels, où, depuis une cinquantaine d'années, une compagnie chilienne financée par les Américains, exploite le calcaire comme adjuvant... de l'acier, un enjeu stratégique de taille en Amérique latine.

Si l'île même de Guarello a peu d'intérêt pour le spéléo, car les enclaves de marbres dans les grès sont trop petites, quoique suffisantes pour l'exploitation d'une carrière (discrète) à ciel ouvert, nous avions depuis ce promontoire une vue remarquable sur les îles Tarlton et Madre de Dios à quelques encablures de là, propres à réjouir le coeur de tout spéléo : des sortes de Pierre-Saint-Martin comme Martel la découvrit en 1908... avec des falaises de centaines de mètres creusées de cannelures verticales et des porches qui bâillaient au bord de la mer.

Cependant, nous ne pûmes débarquer, en raison des dangers que l'Explorador aurait couru à s'approcher de ces côtes paradisiaques au spéléo et redoutables pour les marins et il fallut même négocier avec le capitaine, inquiet pour son embarcation, une reconnaissance le long des côtes.

Dès lors, une double certitude était acquise. D'abord, que les karsts des Archipels étaient de vraies « stars », d'autant plus brillantes qu'elles sont vierges de toute exploration. Ensuite qu'il fallait disposer d'une logistique appropriée, sur laquelle nous ne nous étendrons pas, car une expédition est d'ores et déjà programmée et nous ne voudrions pas qu'on nous la souffle sous le nez...

Un patrimoine mondial

La carte géologique montre que les terrains sédimentaires susceptibles de contenir des calcaires, donc des cavités naturelles, se situent dans la partie la plus externe des îles de Patagonie. Première barrière montagneuse, (jusqu'à 1000 m d'altitude) les îles les plus externes subissent l'influence des masses d'air pacifiques et antarctiques, constituant un des lieux les plus humides de la planète avec des précipitations annuelles de l'ordre de 8000 mm. A cela s'ajoute un vent quasi constant, à dominante nord-ouest (moyenne annuelle 70 km/h à Guarello). Ces vents sont canalisés dans les fjords étroits (canales), prennent de la vitesse (effet venturi) et produisent fréquemment des tourbillons dévastateurs sur la mer.

Ces roches très caractéristiques vues de loin font partie d'une étroite et longue bande de roches sédimentaires limitée à l'ouest par l'océan Pacifique et à l'est par des roches granitiques. Cette bande sédimentaire très ancienne (ère primaire, Carbonifère et Permien) contient des calcaires, mais aussi des grès, des roches métamorphisés et des roches volcano-sédimentaires. A l'époque la cordillère des Andes était différente. Un climat tropical a permis la formation de récifs coralliens allongés à l'origine des affleurements calcaires actuels. Par la suite (60 MA) la chaîne des Andes s'est plissée, écaillée et soulevée en raison de l'enfoncement de la plaque océanique pacifique sous la plaque continentale d'Amérique du Sud. Ces forces tectoniques ont plissé les terrains sédimentaires et provoqués dans certains cas une cuisson et une recristallisation des roches par compression des terrains. C'est pour cette raison que les calcaires de l'île Diego de Almagro sont en réalité des marbres blancs à gros cristaux contenant des veines sombres (minéraux divers) et des filons de roches magmatiques (lamprophyres).

Mais la structure originelle des récifs coralliens a été globalement conservée. On rencontre ainsi des masses dolomitisées plus grises contenant donc beaucoup plus de carbonate de magnésium alors que le calcaire est formé de carbonate de calcium. Cette dolomitisation est un processus complexe qui se produit à l'origine dans les récifs coralliens par pénétration de l'eau de mer dans les récifs, transformant ainsi le carbonate de calcium (CaCO3) des coraux en carbonate double de magnésium et de calcium (Ca, Mg) (CO3)2. Cette roche dolomitique est moins favorable à la dissolution et tend à se désagréger en donnant des sables dolomitiques typiques.

Dans l'île de Guarello et l'ensemble de l'archipel Madre de Dios, les calcaires n'ont pas été transformés en marbres. Ici les fossiles et microfossiles sont bien conservés dans la masse des calcaires, en particulier les foraminifères de type fusilinidés, des crinoïdes, des coraux, etc. Les couches calcaires ont plus de 500 m d'épaisseur et sont fortement fracturées, permettant une pénétration aisée des eaux de pluie dans la masse calcaire et la formation d'une multitude de gouffres.

Bilan scientifique

Nous savons désormais que le Chili présente des karsts remarquables, riches en cavités profondes, dans les marbres et calcaires primaires des archipels d'Ultima Esperanza. Par l'étude des eaux nous savons que la vitesse de karstification est remarquable, la plus importante actuellement mesurée dans le monde pour des karsts dénudés de type alpin : le calcaire "fond" ainsi en surface à la vitesse de 6 cm/1000 ans (3 à 4 fois plus que dans les Alpes ou les Pyrénées). Le seul endroit pouvant éventuellement rivaliser avec la Patagonie sont les hautes montagnes calcaires de l'Irian-Jaya en Nouvelle Guinée, à plus de 4500 m d'altitude.

Les îles de marbres et de calcaires présentent au bord de la mer des trottoirs géants étagés comme une série de marches entre 0 et 12 m d'altitude. Chaque marche haute de 1 à 2 m correspond à une entaille de corrosion marine et représente un stade de soulèvement de l'île, après la fonte massive des glaciers quaternaires il y a 10 000 ans, fonte qui a allégé la montagne. Ce processus connu en Scandinavie, est spectaculaire ici en raison des calcaires qui ont l'avantage de présenter des encoches particulièrement visibles en raison du caractère karstique de la roche (encoches de corrosion). Ce taux de surrection des îles varie selon les lieux (plus important à Diego de Almagro avec 10-12 m qu'à Guarello (6 à 7 m), ce qui signifierait que Diego de Almagro a connu des glaciers plus gros, phénomène probable compte tenu de la position en latitude.)

Dans les roches calcaires et les marbres, le relief glaciaire est de type glacio-karstique, avec une combinaison des actions mécaniques des glaciers (cirques, roches moutonnées, dômes) et des actions de dissolution karstique. Les formes glacio-karstiques sont typiques des karsts haut alpins... mais ici ils sont situés en bord de mer. Ces karsts ont en plus une grande originalité car ils présentent aussi, sur leurs bordures ou en îlots protégés au fond des dépressions rocheuses, une forêt australe à hêtres primitifs (nothofagus) qui ressemble aux forêts équatoriales humides des hautes montagnes comme la forêt nuageuse moussue de Nouvelle-Guinée entre 3 000 et 4 000 m d'altitude. Cette ressemblance est réelle par sa physionomie, certaines espèces d'arbres (fougères arborescentes, mousses et épiphytes), par son humidité extrême, par la couverture nuageuse et les brouillards presque permanents, par la température moyenne de l'année qui est supérieure à 0°C.

Le résultat le plus important de cette expédition est incontestablement la découverte d'un monde pratiquement inconnu, avec les plus beaux lapiaz du monde, qui font de cette région reculée un musée de formes naturelles d'une grande esthétique. Il s'agit d'un patrimoine naturel de niveau mondial en raison de sa beauté et de son caractère exceptionnel. Il est difficile de dire s'il est possible de l'exploiter sur le plan touristique, sans doute doit-il rester ainsi, en souhaitant que les carrières (comme celle de Guarello) ne défigurent pas un tel paysage. Si Madre de Dios présente les plus grandes zones karstiques du Chili, Diego de Almagro avec ses marbres possède les sculptures de dissolution les plus spectaculaires et les plus belles actuellement connus dans le monde.

Bibliographie

  • Canal Trinidad a Estrecho de Magallanes, Chile - 1995 - Mapa escala 1/500 000. Servicio Hidrografico y Oceanografico de la Armada de Chile, Valparaiso.
  • Canal Oeste, Chile - 1994 - Mapa escala 1/50 000. Servicio Hidrografico y Oceanografico de la Armada de Chile, Valparaiso. (Carte topographique du secteur de Guarello, Madre de Dios).
  • Cecioni (G.) - 1982 - El fenomeno carstico en Chile. Inform. geogr. Chile, 29, p. 57-79.
  • Escobar T. (F.) éd. - 1980 - Mapa geologico de Chile, escala 1/1.000.000. Servico Nacional de Geologia y Mineria, Chile, Santiago.
  • Fage L.-H., Maire R., Philips M., Sautereau J. - 1997 - « Les karsts de l'extrême : une étoile est née », in Spéléo n° 26, avril-juin 1997, p. 8-15.
  • Forsyth (R.) and Mpodozis (C.) - 1983 - Geologia del Basamento Pre-Jurasico Superior en el Archipelago Madre de Dios, Magallanes, Chile. Servicio Nacional de Geologia y Mineria, Chile, Bol. 39, p. 1-63.

Remerciements

L'expédition Ultima Esperanza, organisée par l'association Centre-Terre, Château Pasquet, 33760 Escoussans, a reçu le parrainage de la Fédération Française de Spéléologie.

L'équipe : Stéphanie Billoud (envoyée spéciale de Grands Reportages), Jacques Durand, Luc-Henri Fage, Jacques Féniès, Richard Maire (responsable scientifique), Jean-François Pernette (chef d'expédition), Michel Philips, Jacques Sautereau de Chaffe, Jérôme Tainguy, Marc Tainturier.

Remerciements : L'équipe remercie chaleureusement ceux qui ont aidé cette expédition et notamment l'Ambassade du Chili en France et les entreprises suivantes pour leurs équipements : TSA, Carinthia, Tupperware, Camping Gaz, Thorlo, Samas-Mellos, Mountains Hardware, La Spiro...

 

Mise à jour 24/8/99
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