1er février. La veille encore, c'était la pénurie : près de six jours consécutifs sans la moindre goutte d'eau. Une situation tendue, presque irréelle sous ces latitudes. Au camp 1, des dispositions draconiennes ont été prises pour faire face : organisation de portages jusqu'à la Galuwé afin d'assurer l'approvisionnement, gestion stricte des réserves, vigilance permanente. Et puis, comme souvent sous ces climats, tout bascule. Alors même que l'organisation de crise est en place, la pluie revient au galop.
Ni une ni deux, tout le monde s'active. Les bassines sont glissées sous les gouttières improvisées, les écoulements des bâches et des tarps sont réorganisés pour capter chaque filet d'eau. On filtre en continu, on stocke, on anticipe. Rapidement, deux réserves de plus de 200 litres sont constituées sur chacun des camps.
Chat échaudé craint l'eau froide : ici, on ne se fera plus surprendre.

Entre le 1er et le 7 février, les équipes du camp 1 s'organisent pour explorer les deux canyons qui longent le camp : la Galuwé au nord, la Poy au sud.
Dès le 1er février, un nouveau cheminement de surface est ouvert sur la crête, en direction de l'amont des deux canyons, vers l'ouest. L'objectif est de rejoindre un petit col séparant la Galuwé de la Poy, à environ 1,5 kilomètre du camp, puis de tenter une descente vers l'un ou l'autre.
Une première équipe — Luc-Henri, Christophe, Carlos et Didier — progresse à travers de denses forêts de bambous. En fin de journée, ils distinguent enfin le lit de la rivière, encaissé dans un chaos de blocs et de galets. Mais l'heure a tourné : ils estiment à 1h30 le temps nécessaire pour atteindre le fond. Demi-tour.
Ce n'est que le 3 février que Michel et Bernard atteindront le fond de ce canyon sec, grâce à deux jets de cordes de 10 et 15 mètres environ, fractionnés sur une fougère arborescente. Après quelques centaines de mètres vers l'aval, ils atteignent un rétrécissement marqué par un ressaut, suivi de deux marmites de géant encombrées de troncs d'arbres coincés. Le canyon devient plus encaissé, plus sinueux. Faute de matériel suffisant, ils ne peuvent franchir les obstacles.
Avant de remonter, ils explorent également l'amont. Là, le lit s'élargit, encombré d'un important glissement de terrain provenant de la rive gauche. Troncs enchevêtrés, traces de crues anciennes... Pourtant, les dépôts fins et la végétation témoignent de crues peu fréquentes. Il n'y a là aucune pertes de repérées, le temps presse. Il faut remonter.

Pendant ce temps, au camp 2, l'effervescence est palpable. L'objectif est collectif : rejoindre l'immense porche repéré sur images satellites par Benjamin Lans, le cartographe resté en France, puis confirmé lors du premier survol héliporté. Il s'agirait d'une perte majeure du plateau dominant le camp.
Après 1h30 d'ascension et 350 mètres de dénivelé, machette en main pour les deux Papous Jack et Nerville, l'équipe — Lionel, Sylvain, Laurent, Julien, Katia, Nicolas et Denis, guidée par Jean-Marc au GPS — atteint enfin son Graal : un point de vue baptisé « le Belvédère ». La perte est là, spectaculaire. Un vide d'au moins 150 mètres à descendre pour atteindre le fond. Sans cordes, l'équipe ne peut qu'admirer. Le plaisir est immense. La frustration aussi.
Les jours suivants, plusieurs tentatives d'accès vers la Galuwé échouent, à chaque fois arrêtées par des falaises. Toujours sans notre stock de cordes, la rivière reste inaccessible.
Côté nord, vers la Galuwé, Bernard, Natalia, Joash, Franck et Michel tentent une descente depuis le col. Le temps tourne, ils doivent faire demi-tour à environ 200 mètres d'un probable lieu de perte des eaux repéré sur satellite.
Le lendemain, une nouvelle équipe constituée de Natalia, Franck et Joash revient sur site et poursuit la descente. Elle atteint le haut d'une falaise d'où un caillou lancé dans le vide met plus de cinq secondes avant d'atteindre l'eau. « A cave ! (une grotte) » s'écrie Joash du haut d'un arbre. Une perte semble bien visible en contrebas mais l'accès reste verrouillé.

Le 5 février, une nouvelle tentative a lieu avec Michel, Natalia et Franck. Ils veulent contourner la zone très encaissée et verticale qui avait bloqué le passage deux jours plus tôt et rejoindre le tracé de la Galuwé bien visible sur les photos satellites, plus en amont. L'accès est raide. Il traversent un premier talweg perpendiculaire, puis un second, recoupé par un récent glissement de terrain. Le sentier est très exposé, il ne faut pas glisser. Au-delà d'un troisième talweg, un ressaut de 8 m environ les arrête. Grâce à une corde sortie du sac, celui-ci est franchi par Natalia et Franck, qui doivent malheureusement stopper leur progression : le lit de la Galuwé, visible une quarantaine de mètres en contrebas, reste inaccessible. C'est le 7 février que Carlos, Christophe et Franck, cette fois-ci équipés de cordes et de matériel de progression, posent enfin le pied dans le lit asséchée de la Galuwé. Leur dernier bout de corde leur permet tout juste de descendre un ressaut de 8 à 10 m en aval. Au-delà, le canyon qui reçoit les apports de petites résurgences impénétrables, continuent sa course, d'autres cordes seront nécessaires. Côté amont, la progression est plus facile, mais c'est déjà le temps de faire demi-tour car l'après-midi est déjà bien entamé. Ici il fait nuit vers 18h30.

Au cours de ces premiers jours de février, l'équipe de scientifiques, Romain, du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, Pita et Jerrica, du Binatang Research Institute, monte un camp avancé aux abords de la résurgence de Mayang où la proximité de l'eau attire une faune plus riche que sur la crête. L'équipe cinéma, composée de Yann et de Patrick, les suit de près. Trois jours durant, épaulés par Brendan, l'un des papous de Galuwé présent sur le camp 1, ils collecteront de nombreux échantillons de faune tant aquatique que terrestre.
Les résultats sont là : Jerrica, spécialiste de la faune aquatique pense avoir découvert deux nouvelles espèces de poissons. Ces découvertes, associées au plaisir du camp dans la forêt leur donnent le sourire et leur feraient presque oublier la longue et raide marche de retour !
Partis les aider dans le portage du matériel, Franck, Natalia, et Didier en profitent pour tenter d'accéder à une résurgence en aval de Mayang repérée précédemment. Les tentatives terrestres échouent, le seul accès se fera en empruntant le lit de la Galuwé atteignant ici plus de quinze mètres cube par seconde, une corde sera donc nécessaire pour assurer le retour.

Ceci sera fait le 9 février par Natalia et Franck mais la résurgence, qui débite 300 litres par seconde, sort dès les premiers mètres d'un siphon implongeable. Sans renoncer, ils taillent en direction du talweg de la Poy, quelque 300 mètres en aval et accèdent à la résurgence qui alimente sont cours final. L'eau sort en pleine paroi à 20 mètres de hauteur, d'un conduit impénétrable. Leur déception est atténuée par la beauté des lieux.

Ces deux résurgences comptaient parmi les derniers espoirs d'objectifs spéléologiques d'ampleur autour du camp 1. Il devient de plus en plus évident qu'un déplacement de celui-ci vers des zones plus favorables s'impose.
Le 6 février, Sylvain, Lionel et Elven tentent une incursion vers « l'Œil de Mayang ». Peut-être une perte majeure... ou simplement une gigantesque marmite de géant de plus de 20 mètres de diamètre, visible sur Google Earth. Après une quinzaine de mètres de descente, ils débouchent en bordure d'un précipice de 50 mètres, dominant le lit de la Galuwé situé plus de 350 mètres plus bas.

Le 9 février, une dernière tentative ajoute 150 mètres de descente. Mais l'analyse des images drone révèle des vasques totalement en eau et plus de 200 mètres de dénivelé restant à équiper pour tenter de rejoindre le fond de la Galuwé. Décision est prise d'abandonner l'objectif.

Depuis le 1er octobre, trois caisses palettisées ont quitté la France. À l'intérieur : tout ce qui rend l'exploration possible. Cordes, équipements, matériel technique — l'ossature même de l'expédition. Mais leur voyage a tourné au feuilleton logistique.
Bernard en a suivi chaque étape, presque heure par heure. Le premier porte-conteneurs est retardé de quinze jours. Son transbordement traîne et retarde l'arrivé à Singapour. À Lae, il faut plus de huit jours d'attente entre le dédouanement et le transfert vers Rabaul sur le Consort, seul et unique bateau assurant une liaison vers cette destination. Reste enfin l'ultime étape : le ferry pour Palmalmal. Cette succession de contretemps étalés sur plus de 20 000 km de distance pèse sur le moral autant que sur l'organisation.

Pendant ce temps, sur le terrain, les équipes des camps 1 et 2 s'adaptent. Elles prospectent avec les moyens du bord, 200 mètres de corde embarquées à la hâte avant le départ. On explore, mais à demi-mesure. On approche les objectifs, sans pouvoir réellement s'y engager. Depuis des jours, tous attendent ces caisses comme on attend une délivrance.

Le 8 février devient alors une journée charnière. Une journée décisive — et coûteuse — puisque Bernard fait revenir l'hélicoptère depuis Kimbe pour assurer l'acheminement du matériel vers les camps. L'opération est stratégique : sans ce fret, l'expédition ne peut pas changer d'échelle.
Mais tant qu'à mobiliser le Bell 407, autant optimiser le vol. Une reconnaissance héliportée est ajoutée au programme : cap vers les plateaux situés à l'amont de la Galuwé. L'idée germe depuis plusieurs jours — déplacer le camp 1 vers une zone potentiellement plus riche en dolines, pertes et gouffres. Trouver le secteur qui fera basculer l'expédition.
À 7h45, le Bell 407 surgit et se pose sur la « drop zone » du camp 1. Le souffle du rotor couche la végétation, soulève poussière et feuilles. Pas de temps à perdre : rotor tournant, Bernard et Michel embarquent immédiatement. Direction le camp 2 pour récupérer Lionel, et conduire la reconnaissance de « drop zones » potentielles sur les haut plateaux et la rive droite de la Galuwé (en prévision d'un éventuel déplacement du camp 1 sur la seconde tranche de l'expédition). Il faudra ensuite passer à la phase deux, c'est-à-dire l'organisation et la récupération du matériel maintenant livré a Palmalmal afin d'approvisionner chaque camp.


Dans l'habitacle, le programme reste en suspens. Suivant les résultats de cette reconnaissance, deux options se dessinent :
- récupérer, puis déposer Didier et Christophe sur une zone de pose viable, afin de tailler, dans la journée, une future « drop zone » pour un camp 3 ;
- ou envisager d'engager Bernard, Michel, Didier et Christophe pour six jours en autonomie afin d'ouvrir la zone et implanter ce nouveau camp avancé 3 au changement d'équipes.
Mais la montagne en décide autrement. Vue du ciel, la réalité s'impose : une mer végétale compacte, continue, sans aucune trouée exploitable. Aucune zone ne permet un posé sans risque pour l'appareil. L'idée d'un camp 3 s'éloigne, au moins provisoirement.
Le verdict est pragmatique : plutôt que de forcer le destin, il faudra sans doute regrouper les forces. Peut-être déplacer le camp 1 vers le camp 2. Concentrer les équipes là où plusieurs dolines ont déjà été repérées. Les choix à faire dans les jours à venir vont êtres cornéliens !
Malgré ce nouvel échec sur cette phase de reconnaissance, ce 8 février marque tout de même un tournant. Le matériel est enfin là. Les moyens sont réunis. Reste à faire les bons choix. L'expédition entre dans une nouvelle phase — plus engagée, plus ambitieuse. La montagne, elle, continue de garder ses secrets.

À peine le fret livré, l'exploration du gouffre Ralapusa, précédemment identifié lors d'un survol en hélicoptère, devient prioritaire sur le camp 2. Il s'agit d'un gouffre. Aujourd'hui, Nicolas, Katia et Mehdi sont de la partie. À l'aube, le camp s'éveille à peine lorsque l'équipe s'élance. À 9h30, ils sont en tête de l'objectif, sur le Belvédère, face à l'inconnu.

S'engager dans une telle descente ne s'improvise pas. Devant eux, un dédale de lignes possibles. Il faut lire le terrain, deviner la meilleure option, éviter les zones instables prêtes à glisser, se méfier des arbres aux racines fragiles, chercher le rocher sûr quand il affleure. Suspendus en bout de corde, ils progressent lentement, taillant à la machette tout ce qui est nécessaire pour parvenir à se frayer un passage. Chaque mètre se gagne. Chaque ancrage se réfléchit.
Nicolas est en tête, et trois heures et demie d'efforts soutenus seront nécessaires pour atteindre enfin le fond de la dépression. Là, au niveau de l'écoulement, l'atmosphère change. Un mélange de soulagement, d'excitation et de curiosité. Le moment est intense, presque suspendu. Puis très vite, l'exploration reprend : cap vers l'aval, puis vers l'amont. Il faut voir. Comprendre. Mesurer le potentiel.
Et la surprise est au rendez-vous. Côté aval. Après un ressaut de 5 à 7 mètres, la galerie se développe sur plus de soixante dix mètres avant qu'une escalade ne vienne stopper la progression du jour. Il faudra l'équiper lors d'une prochaine sortie.
Coté amont, l'enthousiasme ne retombe pas, après une remontée de presque trois cent mètres de lit de rivière, la galerie s'ouvre, vaste et accueillante. Des vasques d'un bleu immaculé ponctuent le parcours, presque irréelles sous la lumière. Un écoulement discret, de 3 à 5 litres par seconde, accompagne la progression. La cavité est vivante. Pour les chanceux qui vivent cet instant, l'émotion est trop forte : la séquence baignade s'impose d'elle-même. Un moment simple, presque enfantin, au cœur d'un décor grandiose.
Le bilan est sans appel : ça continue, et bien, à l'amont comme à l'aval. Enfin un véritable objectif spéléo, solide, prometteur, qui laisse entrevoir de belles perspectives pour la suite de l'aventure.


Le 8 février, la relève s'organise déjà. Bogdan et Tom décollent d'Australie. Jessica part du Canada. Sophie de Belgique. Tudor de Roumanie.
Le 9 au soir, Yann, Anthony et Monika embarquent depuis Roissy.
Plus que quatre jours sur site pour les « Juilletistes », qui quitteront les camps en hélicoptère le 14 février.
L'expédition change de visage. La montagne, elle, reste immuable.